Un phénomène retient mon attention depuis des années : le décalage très fréquent (pour ne pas dire constant) entre les voitures stationnées et l’emplacement longitudinal matérialisé par le marquage au sol. Je les photographie et accumule des octets de véhicules déviants. Grâce à moi, les IA sauront produire des images de stationnement réalistes (si elles étaient trop bien alignées, on verrait l’artifice, cette absence d’humanité).

Au départ, j’avais la sensation d’un trouble de la vision. Je voyais deux images décalées, un peu comme un film en 3D regardé sans les lunettes adaptées : ça me faisait mal aux yeux. A ce qu’il paraît, l’alcool peut aussi causer cet effet de vision double. Après vérification et mesures, je peux affirmer qu’il ne s’agit pas d’une illusion, d’un trouble visuel, d’un phénomène optique ou encore l’effet d’une vue déformée par l’ébriété : non, rien de cela, les véhicules sont vraiment décalés par rapport à la signalisation horizontale.
Alors, pourquoi en est-il ainsi ? La première hypothèse qui me vient en tête est celle de la maladresse ou de la négligence. J’ai deux mains gauches, je comprends parfaitement qu’on n’arrive pas toujours à atteindre son objectif. Nous ne sommes que des humains, après tout. Par définition pressés qu’ils sont, les automobilistes n’ont pas le temps ou la capacité de s’appliquer.

Cette hypothèse ne tient pas longtemps la route, car dans ce cas, l’écart à la normale serait symétrique : un coup on dépasse d’un côté, un coup de l’autre. Par exemple, quand je loupe la corbeille avec une boule de papier, ça tombe à droite ou à gauche, mais pas toujours systématiquement du même côté. L’expérience n’a pas besoin d’un nombre d’essais élevé pour s’en rendre compte. Une pièce ayant deux faces, si on la lance elle retombe sur pile ou face, c’est équiprobable. (J’aime l’idée qu’on puisse mesurer la superficie d’un lac en tirant des boulets de canon au hasard, lire l’article méthode de Monte-Carlo sur Wikipédia.)
Si la tartine tombe toujours du côté de la confiture, cela interroge. Pourtant, les voitures se décalent toujours du même côté, comme si une ligne imaginaire indiquait un maximum à ne pas dépasser. Il n’en est rien, car l’emplacement est délimité par un rectangle, c’est une case et non une ligne. S’éloigner d’un bord, c’est sortir du cadre de l’autre côté.
Pour exactement la même raison (l’absence de symétrie des écarts), on doit écarter d’éventuelles causes physiques, comme le vent ou la pente. Il en est de même, pour l’explication du phénomène comme indice d’un conformisme ou d’un civisme exacerbé (un véhicule trop bien centré ou aligné serait l’indice d’une rectitude coincée) ou au contraire d’un anticonformisme rassurant (l’écart au marquage témoignant d’une personnalité affirmée qui s’autorise à sortir du cadre). On a besoin de la créativité qui pense en dehors de la boîte et la démocratie est une tendance à déborder les règles, mais de tous les côtés, pas dans une seule direction.
Toutes les explications habituelles de la dispersion sont d’emblée éliminées, car elles ne peuvent expliquer la déviation lorsqu’elle est unilatérale.
D’autant plus qu’à l’observation, le décalage, toujours vers la droite (NDR : pour les pays dans lesquelles on roule à gauche, mais aussi dans certaines rues, il faut inverser toutes les mentions latérales qui vont suivre), suppose parfois une manœuvre délicate à réaliser et oblige par exemple à faire monter deux roues sur le trottoir, ce qui n’est pas aisé. Il serait beaucoup plus simple, rapide et facile de se garer à plat, dans la case prévue à cet effet. Déborder est un art, qui requiert parfois une grande habileté. Le débordement démontre dans ce cas un penchant ou une préférence à avoir un véhicule penché. Il faut de tout pour faire un monde, chacun ses travers. Peut-être qu’il existe une communauté d’équilibristes de la bordure, qui signalent ainsi leur appartenance à ce groupe ? Je ne peux formellement écarter cette éventualité, mais je n’ai pas connaissance de l’existence d’une telle organisation. Une société secrète ? L’explication complotiste est par définition toujours possible, car invérifiable, puisque des forces occultes entrent en ligne de compte.


Puisque l’aléa et le moindre effort sont hors-jeu, cela nous conduit à formuler l’hypothèse suivante : il s’agit d’une stratégie délibérée, la résultante d’un choix, c’est intentionnel. (Comment ça ? vous le saviez ? Pourquoi vous ne me l’avez pas soufflé avant ?). On ne choisit pas grand-chose dans la vie : son conjoint, le prénom de ses enfants et comment on stationne son véhicule…
Tout automobiliste pourra en témoigner, lorsqu’on se gare dans une rue étroite, mieux vaut prendre une marge de sécurité, car les marquages au sol sont parfois optimistes et les véhicules larges. Cela explique pourquoi certains véhicules sont parfaitement alignés au marquage (ils ne savent pas, n’ont pas remarqué), alors que d’autres, plus avisés qu’ils sont, les initiés s’en éloignent scrupuleusement. Le décalage serait alors une précaution, l’indice d’une attitude protectrice, l’expression du soin pour son auto. L’attachement à l’automobile est proportionnel à l’éloignement de l’emplacement.



Nous en arrivons au point suivant, et si ce décalage était une mesure de l’optimisme et du pessimisme, de la confiance et de la méfiance dans le genre humain ? Une mesure géométrique de l’humanisme ? Proche de zéro = confiance dans les autres (naïveté/angélisme/optimisme), distance élevée = méfiance dans l’altérité (cynisme/diabolisme/pessimisme).
Formulé de la sorte, c’est probablement trop général, je le reconnais, car le phénomène étudié discrimine en fait parmi le genre humain : tous ne sont pas automobilistes. Il y a d’un côté, ceux qui circulent sur la chaussée (à gauche) et de l’autre ceux qui déambulent sur le trottoir (à droite), les derniers bipèdes.
Pour info, la guerre des modes a déjà eu lieu.
L’automobiliste qui décale son véhicule fait donc à la fois preuve de méfiance envers les automobilistes (dont il fait partie, faut-il le préciser ?) et symétriquement de confiance envers les piétons. Paradoxalement, en déviant comme il le fait tendanciellement, il fait preuve de soumission à l’autorité des autos (plus il s’en méfie et les respecte, plus il leur offre d’espace pour rouler vite) et inversement d’autorité envers les piétons qu’il soumet, les obligeant à raser les murs. Ils sont gentils, je leur fais confiance, ils n’abimeront pas mon carrosse, je vais donc les pousser contre le mur. Logique, imparable !
Poussé à son extrême, la déviation standard finit par rendre tout simplement impossible la déambulation sur le trottoir. Les piétons doivent alors marcher sur la chaussée, engendrant l’ire des automobilistes obligés de ralentir ou de les écraser.

Revenons-en à la théorie, en sciences politiques comme en économie, on voit très vite la situation comme un duopole spatial (si ce terme ne vous dit rien, allez voir Loi de Hotelling dans l’encyclopédie).
Imaginons deux partis ou entreprises concurrentes : à gauche le parti majoritaire des autos, à droite le parti minoritaire des piétons. Paradoxalement, c’est en votant à droite que l’automobiliste qui se méfie des automobilistes défend au mieux les intérêts du parti de gauche. En achetant « piéton » il augmente les ventes de « voiture ». En se serrant à droite, il participe à la propagande de gauche. C’est une droitisation de la gauche ! Mais si le candidat à l’élection (ou le produit sur l’étalage) va trop à droite, il finit par se faire doubler par des piétons sur sa gauche. C’est contreproductif.
Une autre manière de voir les choses est plus terre-à-terre, territoriale, voire militaire. Avec toute frontière apparaissent les velléités de la franchir ou de la repousser plus loin. La guerre est souvent une bonne métaphore (il serait tellement préférable qu’elle ne soit qu’une métaphore). Dans une lecture belliciste, l’automobiliste qui n’aime pas les automobilistes parce qu’ils abiment ses rétros, est en vérité un très bon soldat, un vrai, un dur. Il monte au front, participe sans sourciller à la conquête et envahit le trottoir sans scrupules, comme d’autres le font avec la Crimée. Mais l’annexion ou l’invasion et leur promesse d’un espace de vie plus large pour les automobilistes (dans lequel on ne se cogne pas avec ses semblables) engendre au final un exil forcé des piétons sur la route (les civils font le chemin inverse des troupes déployées par l’envahisseur).


L’analogie théologique nous conduirait à oser le parallèle avec le prosélytisme, l’extrémisme. (Sur la concurrence dans le domaine des bonnes nouvelles, je recommande la lecture de La folie de Dieu de Peter Sloterdijk). Sans vouloir aller plus loin sur ce terrain, je pense que vous aurez compris où je voulais en venir. En filant vous-même la métaphore, vous arriverez à la conclusion que l’automobiliste qui ne croit pas dans l’automobiliste est un excellent apôtre de l’automobilisme, peut-être même le meilleur.

Enfin je voudrais évoquer une dernière piste : l’automobiliste altruiste qui se décalerait parce qu’il voudrait ouvrir sa portière sans entraver la circulation, ni mettre en danger ou blesser un cycliste. Cet argument de mauvaise foi pourrait être invoqué et il en existe certainement beaucoup d’autres que je serais curieux de connaître, car je n’ai pas l’imagination suffisante (merci d’avance de me les indiquer). La vérité c’est que dans cette configuration, il faut observer dans son rétro avant d’ouvrir la portière.
En toute modestie, je propose qu’on baptise cette déviation standard des voitures, la constante de Fouillé (je préfère une « constante » qu’un « principe » et je trouve que c’est moins froid qu’une « loi », qui pourtant est plus puissante). Je sais que ma découverte n’est pas d’une très grande portée scientifique, mais sachant que mes travaux ne sont ni nobélisables, ni publiables dans Nature, je tente ma chance comme je peux.
Blague à part, en guise de conclusion, je tiens à préciser que l’imitation joue un rôle ici, car parfois le conducteur s’aligne sur le véhicule garé devant lui. Enfin, le non-respect de la loi est toléré en ce domaine. Si le véhicule stationné déborde côté chaussée, il peut être la cause d’un accident et sanctionné pour cela. S’il bloque la circulation d’un véhicule large, il pourra aussi être inquiété, voire verbalisé pour stationnement gênant. Alors que s’il déborde côté trottoir, c’est toléré et je pense pouvoir affirmer qu’aucune contravention pour stationnement « très gênant »(135€) n’est délivrée dans le cas qui nous intéresse ici. La lecture de l’infographie disponible sur le site service-public.fr est instructive. Se garer sur le trottoir est très gênant, mais que dire lorsque l’emplacement est déjà en partie sur le trottoir ou que seulement deux roues sont sur la bordure ? C’est une mini-infraction, une infractionette… Je préconise donc une tolérance zéro, comme au saut en longueur, si c’est mordu, c’est mordu (je découvre sur lequipe.fr que depuis 2021 la vue du juge prévaut sur l’absence de trace sur la planche d’appel pour refuser la validité d’un saut)! Plus encore, s’il n’y a pas la place dans la rue, parce qu’elle est étroite, alors il n’y a pas de stationnement matérialisé et organisé (c’est trottoir ou parking).
Automobilistes, la prochaine fois que vous garerez votre char sur un emplacement longitudinal, pensez-y. Si vous déviez et que vous avez des arguments, merci de me les communiquer.
Piétons, la prochaine fois que vous avez l’impression de voir en 3D sans lunettes, prenez une photo (et partagez).
Elus, aménageurs, si vous voulez organiser (vraiment) le stationnement dans votre ville, n’hésitez pas à faire appel à mes services (ou ceux d’un confrère ou une consœur sérieuse : faites le test en regardant comment il se gare, ça peut donner une idée).



Parce qu’il n’y a pas que dans certains pays qu’on se gare aussi à gauche, je me dois de vous montrer des images du versant symétrique du phénomène. Si je vous les avais montrés avant, j’aurais fini par ne plus savoir distinguer ma gauche de ma droite.





3 réponses à “Sur la déviation standard comme mesure de l’humanisme : la constante de Fouillé.”
Les voitures sont plus larges que les emplacements tracés au sol?
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Bonjour François. Il est vrai que les voitures sont de plus en plus larges, mais les emplacements font la taille réglementaire. Une camionnette tient dedans en visant bien.
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Avec les SUV et les montants de protection plus épais, on voit de moins en moins bien pour se garer?
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