J’aime les panneaux. Si je recommande d’en retirer un maximum, afin de gagner de la place, limiter les obstacles, élargir le champ visuel (supprimer les effets de masque) et gagner en lisibilité (plus il y a d’infos moins on les lit), cela ne signifie en aucune manière que je souhaiterais leur disparition complète. Il ne me resterait plus que des voitures mal garées à photographier. Les panneaux sont les mannequins de mes portraits, les décorations de mes paysages urbains. Avez-vous remarqué que parfois, ils tombent, disparaissent, puis brillent par leur absence ?

Si j’aime tant immortaliser la signalisation routière, ce qui m’attire tant dans ses ornements, ce n’est pas le graphisme d’un panneau en soi, c’est son dialogue (parfois contradictoire ou comique) avec d’autres panneaux et son environnement. Le peuple de la signalisation occupe l’espace et communique en silence. La pose incongrue d’un panneau m’interpelle et m’interroge. Les successions de couches d’information, empilées les unes sur les autres, dissimulent des strates oubliées qu’on ne voit plus, mais qui demeurent.








Et puis, il y a ce qu’on pourrait qualifier de signalétique augmentée, parce qu’un utilisateur répond au panneau, l’enrichit, le modifie, l’annote.







Enfin, il y a cette sorte de laide beauté signalétique, une bien jolie mocheté qui laisse penser que le monde est plus beau que ce qui nous est donné à voir, par contraste, tel un déchet qui souille et souligne à la fois la possibilité d’une nature belle et bucolique.



Les poteaux ont tendance à pencher. Des panneaux se détachent de leur mât et chutent. Ils disparaissent aussi. Devenus objets de déco à usage privatif, ces rouages publics sont sujets aux vols nocturnes.




Quand on prend l’habitude d’observer leurs silhouettes silencieuses, on peut s’apercevoir de leurs mystérieuses disparitions. C’est un « où est Charlie ? » à l’envers, dans lequel le but est de trouver des objets, souvent bleu et blanc ou rouge et blanc, qui ont été retirés du panorama.
Pour eux, aucune alerte enlèvement, aucun signalement pour disparition inquiétante de signalétique : personne ne s’en soucie. Sauf les amis des panneaux, bien entendu, car eux s’aperçoivent qu’ils ont disparu du tableau, lors de leurs longues parties d’« où est le panneau ? ».
Près de chez moi, j’observe ce phénomène étrange. Il me semble que les panneaux se jettent dans la Loire. Il est vraisemblable de penser qu’ils le font, par bravade, parce qu’il fait chaud ou qu’ils s’ennuient tout simplement.
Deux hypothèses plus risquées sont également envisageables. La première étant qu’ils se baignent à la mémoire de la piscine disparue du quai du Fort Alleaume. En effet, une piscine a existé en bas de ma rue (1953-1976). Petit article dans la Rep. Je ne suis pas très piscine, mais pour les enfants, ça aurait été pratique. Je m’égare.
La seconde, c’est que de jeunes panneaux se jettent à l’eau pour narguer les anciens. La querelle des anciens et des modernes ne date pas d’hier selon wikipédia. Dans le secteur, des panneaux anciens indiquent à qui voudrait se baigner dans la Loire ou dans le canal, que c’est interdit depuis 1966. Inamovibles, les interdictions de baignade possèdent une longévité inégalée, mais ils sont peu nombreux. La tentation doit donc être grande car « Quand ils sont tous neufs, qu’ils sortent de l’œuf, du cocon, tous les jeunes blancs becs prennent les vieux mecs pour des cons. » comme chacun sait, grâce à Brassens.

Ici même, il y avait jadis une piscine.


Pourquoi cette envie de se baigner de la part de nos amis les panneaux ? On pourrait aussi bien y voir une tentative de mettre fin à leurs jours, sachant qu’ils ne savent pas nager, mais d’un autre côté, ils n’ont pas besoin de respirer et ne peuvent pas non plus mourir, sinon rouiller au fond de l’eau, ce qui est peut-être leur but après tout. Nous n’en savons rien.
Raison pour laquelle, nous devons enquêter. Il se trouve que les affaires non élucidées abondent à quelques pas.
Affaire n° 1 : Quai du Fort Alleaume.


Ce panneau-là, je l’ai toujours trouvé très mal placé et inutile. Vous êtes sur l’itinéraire de la Loire à Vélo et là, sur un segment continue, en l’absence d’intersection, on vous informe que vous circulez sur la Loire à Vélo. Ce n’est pas une info essentielle.
L’implantation, en elle-même, interroge. La vérité de l’usage est inscrite dans la pelouse : soit vous êtes un cycliste qui aime les trajectoires anguleuses, soit vous aimez les courbes (le type de vélo et de roue possède aussi son importance). Par amour de la courbe et du chemin le plus court, vous devez tel un kayakiste passer dans la porte. Mais ici, l’obstacle n’est pas flexible. Si vous vous loupez, ça doit faire très mal (imaginez un slalom géant avec des piquets rigides).
Un matin, je passe par là et, stupéfaction, le poteau a disparu. En première approche, je pense à une action municipale. Un utilisateur aurait fait remonter l’inutilité du panneau et son positionnement problématique. Un projet d’officialisation de la ligne de désir viendrait dans quelques jours aménager en dur la trace informelle laissée par le passage répété des roues sur le gazon. S’il s’agissait d’un vol, seul le panneau aurait disparu. Pour embarquer le montant, il faut être du métier.
Au retour de ma livraison scolaire, je longe le quai comme j’aime le faire, car c’est plus ensoleillé à cette heure et que je peux jeter un œil attentif au fleuve : le niveau de l’eau est bas. La bande de béton en contrebas du quai émerge.
Hein !! Mais qu’est-ce que tu fais ici, toi ?

Envie d’une baignade nocturne ? Envie de mettre les pieds dans la Loire (il s’appelle Loire à Vélo après tout) ? TS ? Règlement de compte ?
En général, ce type de dégradation du bien public est attribué à un mec bourré. Il est vrai que ce genre de forfait apparaît souvent au petit matin.
J’envisage une autre piste : un cycliste qui aime les courbes mais qui n’a pas bien négocié son virage. Ça expliquerait une vengeance personnelle immédiate, puis le besoin de se débarrasser du corps.
Il y a aussi la piste des oies, je les ai vues couper à travers l’herbe.

Affaire n°2 : Quai du roi
Lorsque ce quai a été réaménagé, j’ai tout de suite compris que nous avions affaire à un projet conçu par des amis des panneaux. Ils en ont même inventé des nouveaux et n’ont pas lésiné sur leur nombre.
Le concept du marché du quai du roi mérite qu’on s’y attarde pour une petite digression. A Orléans, le marché n’est pas accolé aux halles alimentaires comme cela se fait dans de nombreuses villes (mes références sont Place des Lys à Rennes, Merville à Lorient, Talensac à Nantes…). De ce fait, le grand marché hebdomadaire n’a pas lieu en plein centre-ville, mais hors les murs. Il serait plus exact de dire hors les routes, car les murailles détruites ont laissé place à des mails plantés de platanes aux pieds desquelles s’étendent parkings et chaussées dispropotionnées. Le marché se tient donc en bord de canal (cela pourrait être un marché flottant, mais non), là où commence les faubourgs. Tout en longueur, il est abrité par un édifice qu’un habitué des trains imaginerait conçu pour un quai de gare. Un alignement de piliers métalliques porte un toit de faible largeur, mais d’une grande longueur. Il y aurait beaucoup à dire sur l’inadaptation de cette structure pour le marché qui s’y tient chaque samedi matin. Dans une gare, les piliers sont au milieu, mais les flux de voyageurs se dirigent vers les deux quais, l’extérieur donc. Ici, l’alignement de piliers se situe au milieu de l’unique allée, à l’intérieur, car les commerçants se situent de part et d’autre. Le flux des chalands est dans l’axe des piliers… On s’y habitue.
Là où le marché du quai du roi est vraiment conceptuel, c’est dans son organisation du stationnement et de la circulation. Le samedi matin, la circulation n’est pas coupée, mais passée à sens unique. Le stationnement est interdit au sud au niveau du marché (car les commerçants et producteurs garent leurs camionnettes), mais au nord, au lieu d’être longitudinal, il adopte une disposition en épi, afin d’accroître la capacité de stockage habituelle. Dans tout le quartier, ce qui est ordinairement interdit est toléré (c’est l’aspect carnavalesque du marché), on peut donc se garer un peu partout. C’est une politique temporelle, peut-être pas la meilleure, mais il y a de l’idée.
La conception du marché de centre-ville peut inciter à s’y rendre à pied (marcher), en vélo ou, s’il offre pléthore de stationnement, à s’y rendre en voiture. Depuis quelques années, le parking vélo prend de l’importance, mais le quai du roi reste le quai du roi de la bagnole. Il est pensé comme un attracteur qui attire de très loin et doit par conséquent permettre d’y accéder en voiture. Les voitures sont nombreuses et visibles, alors que les vélos et les piétons sont presque invisibles. Il serait intéressant de les comptabiliser pour avoir une réelle image de la part de chaque mode. Bref c’est un autre sujet, fin de la digression.







Le long de cette ligne droite à 50 km/h, deux ralentisseurs ponctuent la circulation et sont agrémentés de portions limitées à 30km/h, afin de permettre à chacun de profiter pleinement de ce moment, prendre le temps de chevaucher les bosses et ressentir cette quasi-apesanteur fugace. Ces deux portions à 30 pourraient être classées dans la rubrique nano-aménagements.
Un matin, allant chercher un colis, j’ai choisi de longer les voitures et les camions en haut, plutôt que les joggeuses et les cyclistes en bas. J’observe alors qu’un panneau 30 manque à l’appel, à l’Est. Quand dans un sens commence une limitation, dans l’autre la limitation s’achève (les panneaux forment des couples début /fin).

Et bien là, elle s’achève mais de l’autre côté, elle ne commence pas…
L’erreur est humaine, mais à la base, il devait bien y avoir un panneau.

Je m’approche du candélabre à l’emplacement logique, mais nulle trace d’un collier de serrage qui aurait abîmé la peinture ou qui au contraire aurait laissé une trace de blanchissage (c’est le contraire du bronzage, quand portez une montre à votre poignet, la trace est blanche, mais le mobilier urbain ne bronze pas, il blanchit, donc sous le bracelet, c’est plus foncé). Aucun indice, comme s’il n’avait jamais été là !

Erreur ? (grosse erreur de débutant dans ce cas) Négligence ? Sabotage ? Vandalisme ? Larcin ? Gilet Jaune ? Suicide ? Désolé, c’est Durkheim qui a placé ce phénomène au cœur de la sociologie (idée de cadeau qu’on ne peut se faire qu’à soi-même : Le suicide).
Comment faire pour savoir ?
Première étape, remonter le temps. C’est pratique, parce qu’à Orléans, il y a une DeLorean garée devant la statue de Jeanne d’Arc. Simple, basique (je place cette référence à Orelsan parce que c’est l’anagramme d’Orléans, mais il ignore qu’il a choisi ce nom pour cette raison, avec DeLorean on n’était pas loin : SLorean)

En réalité, ça fait trop longtemps que je n’ai pas conduit, c’est donc google streetview qui nous aidera.
En Août 2017 il était bien là, mais en juin 2018, il n’y était plus.
Autrement dit, cela fait 5 ans qu’il a disparu. Par conséquent, si vous roulez à 50, c’est peut-être que vous n’avez jamais eu l’info. Bref, tout le monde s’en fout.
Un été, alors que la Loire n’était plus qu’un mince filet d’eau ruisselant sur un immense banc de sable, j’avais photographié, depuis le pont Thinat, la face arrondie d’un B14 allongé sur le sable, blanchissant au soleil. Nous ne sommes qu’à quelques centaines de mètre de la disparition.

Excusez-moi, mais le fait d’avoir écrit « immense banc » me fait penser à celui de Narbonne (encore une digression, désolé). Ce type d’installation nous rappelle comment, enfant, les proportions du monde n’étaient vraiment pas les mêmes. Quand on parle de ville à hauteur d’enfant, il est bon de raviver ce souvenir du monde vu d’un mètre d’altitude. Pour cela, rien de plus facile, il suffit par exemple de plier les genoux au niveau d’un passage piéton pour se rendre compte qu’il n’est plus possible de voir au-dessus des véhicules. Chacun d’eux, circulant ou stationné, forme un mur.

Revenons-en au niveau zéro, à ce panneau 30 allongé dans le lit du fleuve. Pourrait-il s’agir de la victime de la disparition ? Non, ce n’est pas le cas, car il est relié à un montant court : était-il fixé sur le parapet du pont ? A-t-il, un instant, songé à ralentir le débit de l’eau ? Est-il un corps dont on a cherché à se débarrasser, comme ces cadavres éliminés par la pègre qui refont surface lorsque le lac Mead se trouve asséché, près de Las Vagas ? Cette affaire restera irrésolue, comme tant d’autres.
Il m’a déjà été donné d’en voir un autre, gisant sur la berge, plus en aval du fleuve, quelques mètres avant le pont royal (hélas ce cliché reste à ce jour introuvable dans mes archives, quelqu’un aurait-il fait disparaître la preuve ?).
Signaler une disparition inquiétante de signalétique
Je critique. Je le fais avec humour (j’essaie), donc on pourrait penser que je me moque. La moquerie peut constituer une forme de norme. En effet, si on risque de se moquer de moi, pour n’importe quel comportement que ce soit, je peux m’abstenir (me conformer à la norme) afin de ne pas faire l’objet de raillerie. Mais je voudrais faire plus que me moquer. Comment signaler la disparition d’un panneau ?
Je vais sur le site web de la mairie et après un bref tâtonnement (vraiment pas long, rien à voir avec Bullshit Telecom), je trouve une page qui liste des dysfonctionnements à signaler. Merveilleux , il y en a même un, spécifique pour la signalisation :

C’est formidable, je vais pourvoir agir pour ma ville. Par contre, ce n’est pas simple à formuler, mon affaire. En effet, le formulaire est conçu pour demander le remplacement illico-presto du panneau manquant, mais ce n’est pas ce que je veux, au fond. En fait, ce serait même du pur gâchis, une activité qui ne sert à rien car sur le quai du roi, toute la rue devrait être à 30km/h. En fait, toute la ville devrait l’être. Et puis, il y a l’organisation du marché (stationnement et circulation) qui est à revoir… De même, sur le quai du Fort Alleaume, remplacer le panneau dangereux et inutile, n’est pas utile.
Cela me pose un cas de conscience. Je ne sais pas quoi faire.
Vous feriez comment à ma place ? Cela vaut-il la peine et le dérangement ? Est-il préférable de mesurer combien de temps encore ce panneau peut ne pas être remplacé (économie du denier public, neutralité carbone) ?
Bonus :

Ce mât qui ne porte, depuis deux ans, aucun panneau, brandissait auparavant un radar pédagogique : deux ans plus tôt il s’agissait d’un panneau 30 plus commun, lui-même et son mât n’ayant duré que 3 ans (apparition en 2016). Obsolescence programmée et signalisation ferait un beau sujet, vous ne trouvez pas ?