Préambule anthropologique
Le partage est un problème épineux. On le voit avec les enfants : il n’est pas facile de partager et cela provoque disputes, cris, larmes. Les gourmands veulent une plus grosse part du gâteau, alors que d’autres se font systématiquement avoir et n’ont pas les moyens d’obtenir justice, on ne leur laisse que les miettes. La répartition et l’allocation des ressources peuvent demeurer un problème, y compris chez les adultes, le temps ne fait rien à l’affaire !

Pour élever le niveau dans ce domaine, je ne peux que recommander la lecture de La fausse monnaie de nos rêves. Si la chance m’en est donnée, un jour je le lirais en français, comme On Kings (avec les risques que cela comporte pour les souverains francophones et sachant que je n’ai toujours pas été inculpé pour le cas Elisabeth, rien de l’écrire ici Charles III en a déclaré un cancer).
Une fois encore, j’ai été un fin stratège économique en payant 45€ un exemplaire d’occasion (et bien surligné sur les 30 premières pages) de Towards an Anthropological Theory of Values : The False Coin of Our Own Dreams le 2 septembre 2022. Je n’avais pas encore entamé sa lecture que le 2 novembre, il était traduit dans ma langue maternelle, chez Les Liens qui Libèrent, 25€. En fait, c’est normal, j’ai payé plus, parce qu’en français je l’aurais lu beaucoup plus vite, beaucoup trop vite, le plaisir aurait été gâché !! Pour ceux qui veulent faire des économies, j’ai trouvé un pdf qui traîne sur le web (pour les geeks qui savent charger sur les liseuses). Mais que fait l’éditeur ? Palgrave, il y quelqu’un ? C’est pour que le côté pirate de l’auteur soit ainsi mis en valeur (Les pirates des lumières est peut-être le plus beau de ses livres). Quelle est la valeur du livre qui propose une théorie anthropologique de la valeur ? Ce qui a le plus de valeur n’a pas de prix ! On ne compte pas pour ce qui compte le plus. Je ne voudrais pas spolier (oui j’ai bien écrit « spolier », je ne vois pas l’intérêt de traduire par « divulgâcher », alors que nous disposons dans notre langue du mot qui a donné spoiler), et quand bien même je le voudrais, je n’y parviendrais pas. Je vais juste dire que Marx et Mauss y sont confrontés aux Iroquois, Wampum, Kwakiutl et autres Maoris. L’ensemble décrypte la notion de partage et de valeur dans nos sociétés. S’il fallait que soit écrit un essai sur le don, par Mauss, c’est bien parce que l’idéologie en vigueur, la main sur le cœur, n’était pas d’avoir le cœur sur la main mais bien plutôt un oursin dans le portefeuille pour coffrer un maximum (au sens banquier et non policier du terme). Ainsi, dans une civilisation marchant sur la tête, chacun devait s’employer à donner le moins possible pour recevoir toujours davantage. S’il fallait rendre, c’était à soi-même : se rendre compte ou à l’évidence… Ainsi, rapacité faisant loi, une société avait fait l’économie de la générosité, défiant la constante anthropologique partout en vigueur, depuis l’aube de l’hominisation.
Le sacrifice de la générosité et de l’égalité étant un fait historique majeur, cela avait choqué de nombreux auteurs dont Mauss, Polanyi ou encore Graeber, mais l’amnésie semblait régner dans nos rues. La croyance communément partagée voulait que « de tous temps », les hommes avaient été des loups pour les hommes, Hobbes avait même inventé l’État pour les protéger d’eux-mêmes et de la loi dite « de la jungle », alors qu’elle s’appliquait aussi bien dans les zones les plus déforestés. Étonnamment, dans la fameuse jungle, qu’elle soit visitée par Malinowski, Levi Strauss ou Descola, la générosité et la réciprocité sautaient aux yeux des observateurs, comme d’ailleurs dans la brousse, le désert, les grandes plaines ou les hauts plateaux. Sur les terres fertiles ou arides, tropicales ou polaires, la générosité liait les humains. On pouvait désormais à la fois se moquer d’Harpagon, l’avare de Molière, et en faire le parangon de la réussite.
Ô partage de l’espace public
L’espace public est par définition partagé. Il n’est la propriété de personne, sinon la commune, la collectivité, l’État. Quiconque aurait joué un tant soit peu avec les fichiers géomatiques du cadastre observerait que les polygones des parcelles baignent dans un grand vide. Le puzzle est incomplet. Ce vide est notre espace en commun. Des espaces publics sont pourtant privatisés et inversement des parcelles privées sont parfois ouvertes au passage, par exemple le parking d’un supermarché ou les espaces verts d’un campus ou d’une résidence universitaire. Une terrasse peut occuper le domaine public sur autorisation et contre redevance. Un véhicule peut stationner, contre paiement ou avec une durée limitée, et souvent aussi gratuitement. A bien y regarder, les choses ne sont donc pas si simples.

Partager est un terme ambivalent, car on peut partager en divisant et en distribuant des fractions plus ou moins équitables à des ayants droits (comme on le fait avec un gâteau ou très chrétiennement avec du pain), mais on peut aussi partager en maintenant commun, ouvert, libre de droit, d’usage et de passage. Dans cette seconde acception, partager n’est pas diviser en portions immédiatement appropriées. Nul titre de propriété n’est valable ici, c’est le domaine public, ouvert aux vents d’où qu’ils viennent. C’est le même mot, mais d’un côté il désigne le champ commun, de l’autre un mouvement d’enclosure en cours, des barrières commencent à s’ériger, des titres de propriétés apparaissent sous forme de panneaux plantés ou de pictogrammes peints : « ici c’est chez moi. »
Il est possible d’autoriser la jouissance d’un bien ou d’un lieu à tous ou bien d’en affecter une partie ou un moment à des groupes distincts. Pour prendre un exemple, pour partager une piscine, on peut soit ouvrir aux femmes le matin et aux hommes l’après-midi, construire deux piscines (ou deux bassins clos dans l’intérieur du bâtiment) ou encore autoriser la baignade mixte, ce n’est pas vraiment le même partage. On peut encore accorder un couloir de nage aux débutants et un autre aux champions. Un créneau horaire pour les écoles et un autre pour les retraités. On peut aussi en avoir marre de partager et décider d’en construire une dans son jardin, car ainsi chacun disposera de la sienne. Il y a fort à parier que le bassin du particulier ne sera pas olympique dans ses dimensions.
Ce qui fonctionne avec la natation, fonctionne aussi pour les modes de transports lorsqu’ils sont concurrents pour l’espace.
Comme les ingénieurs, et les amis des chiffres en général, aiment les camemberts bien faits, ils ont pour habitude de mesurer la part de chaque mode dans les déplacements (la sacro-sainte part modale), dans les kilomètres parcourus, dans les émissions produites. Je parle en connaissance car j’ai aussi comptabilisé les voyageurs, les kilomètres, les taux d’occupation et de fraude, les kilomètres parcourus par les bus, les tramways, les voitures, les camions, les quantités de carburant et d’électricité consommés… Les VL, PL, 2RM, PKO, PPHPS, tonnes équivalent CO2. Cette passion quantificatrice est ancienne et les sciences humaines ont leur part dans cet héritage comme le documente si bien La politique des grands nombres d’Alain Desrosières.
Les anglophones ont à leur disposition un vocable potentiellement capable de discerner le partage qui sépare (modal split) et le partage qui partage (modal share), mais ils semblent l’utiliser indifféremment (c’est étrange, non ?). Si on partage nos livres dans une bibliothèque, ce n’est pas la même chose que de donner une page ou un livre à chaque lecteur, non ? Quel vilain communiste je fais !
Les urbanistes, comme les ingénieurs et Marie Kondo, (mais pas ma fille), aiment que les choses, une fois méthodiquement recensées et immatriculées soient rangées chacune à leur place. De fil en aiguille, ils aiment aussi qu’un espace soit dédié à chacun. Des surfaces de parkings, des places de stationnement par logement ou par commerce, des places pour moto, pour trottinettes, pour taxi, des aires de livraisons …










Comme il est observable qu’une part importante de l’espace public est occupée par la crue centennale du mode automobile, cela laisse très peu de place aux autres modes, submergés. Pour rééquilibrer le partage modal des mobilités, il faudrait donc rééquilibrer le partage modal de l’espace. Tout observateur attentif de la guerre des modes (qui a lieu depuis un bon moment) sait ce que le camembert modal contient de charge polémique. En effet, comme les sondages ou les résultats d’élection, il segmente la société en camps qu’il s’agit de mesurer pour connaître le poids respectif des forces en présence et trouver le groupe majoritaire à qui confier les clés de la cité.

En général, à ce stade de la discussion, quelqu’un propose qu’on lui porte un crayon bien taillé qui fera office d’opinel, pour découper au cordeau une part respectable pour chacun. Cela conduit à concevoir des espaces publics saucissonnés qui dans un plan en travers ressemblent à une piscine olympique ou une piste d’athlétisme : idéalement on y retrouve 4 couloirs : piéton – vélo – voiture –transport en commun, qu’on multiplie par deux, pour permettre le mouvement dans les deux sens. Si on y réfléchit un instant, il faudrait 35 mètres entre deux façades pour permettre ce pluralisme équitable dans la rue. Souvent il n’y en a que 20, dans la mienne, par endroit on peine à en trouver 7.





L’imperfection étant de ce monde, de nos villes, de nos rues, cela fait qu’en réalité, d’autres éléments sont à placer entre ces couloirs de nage si parfaitement parallèles : des armoires électriques, poubelles, candélabres, panneaux de signalisation, feux tricolores, poteaux électriques ou téléphoniques, borne incendie, banc, arrêt de bus, plans, toilettes… En plus de ce bazar, il y a bien entendu l’infinité des véhicules stationnés (imaginez la piscine avec des planches, des palmes, des gilets de sauvetages, des ceintures et des frites qui flottent en nombre.). A la différence d’une piste d’athlétisme ou d’une piscine olympique, les épreuves quotidiennes de mobilité sont maintenues pendant que l’équipement est en réfection. Ainsi des couloirs sont occupés temporairement. Cela peut être la fourgonnette d’un artisan le temps d’une petite intervention, une livraison de bois, une opération d’élagage, un véhicule de secours, mais ça peut tout aussi bien être un échafaudage qui va rester là pendant des mois (sans atteindre le record de celui qui vient d’être démonté à l’intérieur de la gare d’Austerlitz, me faisant découvrir un volume vide qui me semble désormais immense). Sans parler des chantiers, eux-mêmes mobiles, qui se déplacent en creusant des tranchées le temps de changer des conduites d’eau ou plus profondément le réseau d’assainissement (encore plus profond, un tunnel de métro vous promet de vastes emprises de chantier, la peinture jaune aura le temps de s’effacer avant la fin des travaux). Il en faut du temps pour creuser, modifier, reboucher…
Dans l’idéal, il faudrait donc une largeur de voie minimale assez large et un alignement de ces éléments disparates. A cela, s’ajoute une variabilité de la largeur des voies dans les villes. Fort heureusement, le transport en commun ne circulant pas partout, cela offre une marge d’ajustement. Parfois le besoin de files supplémentaires pour la giration (les fameux tourne-à droite, tourne à gauche) complexifie encore les choses. Alors on ruse, on dit que le vélo roule dans le couloir des bus ou sur le trottoir, car on peut dédier la chaussée aux véhicules motorisés et banaliser le trottoir entre les vélos et les piétons. On peut aussi faire une large piste cyclable et observer des embouteillages de vélos, alors que la voie de circulation générale ne draine plus qu’un mince filet de voitures résiduelles (si cela a été décidé, acté, le plan de circulation peut se montrer dissuasif). On se dit alors que si on avait enlevé d’abord les voitures (si on m’avait écouté !!), on aurait pu laisser les vélos sur la chaussée et on aurait ainsi évité que les piétons rouspètent les cyclistes, qui leur ont piqué le trottoir. La maniaquerie met de l’eau dans son vin et même Marie Kondo, une fois qu’elle a des enfants, est obligé de reconnaître que de temps en temps, il faut relâcher la pression, la vie prend souvent la forme d’un tourbillon.
Le partage au couteau, c’est nécessaire pour les gâteaux et pour les économistes, qui ne sont que des grands enfants égoïstes à l’exception d’une poignée d’entre eux : Oncle Bernard, Nicholas Georgescu Roegen, Serge Latouche, Thimothée Parrique ou encore Jean Latreille… Ces derniers ont pour point commun d’être des étrangers dans leur discipline, des dissidents, des hétérodoxes. Quand on a compris que la croissance, c’est bon pour les enfants ou les arbres, mais que même les Wenbanyama ou les Sequoiadendron Giganteum finissent bien par trouver leur faîte, alors on sait qu’il y bien moins de croissance durable en économie comme en civilisation et que ce fait, la croyance économique naïve et le mantra répété de la croissance qu’on invoque sans cesse a bien moins de sens qu’une bonne danse de la pluie ou une invocation de la fertilité des champs. Il y a plus de désir de plaisir que de volonté de savoir dans ce bas monde, c’est certain.
Petite digression personnelle 1 sur l’art de découper la forêt noire de la richesse, il faut écouter ce qu’en dit l’héritière Marlene Engelhorn. C’est une experte. Elle est née avec une bien trop grosse part du gâteau, car elle est l’une des descendantes d’un certain Friedrich du même nom, fondateur de BASF, entreprise bien connue sur les rives du Rhin, au niveau de Mannheim (rive droite) et de Ludwigshafen (rive gauche), ville jumelée avec celle de Lorient et dont la traduction littérale est Port Louis, elle-même étant une ville située en face de Lorient, de l’autre côté de la rade, estuaire du Blavet et du Scorff. La première fois que je suis allé en Allemagne, c’était à Ludwigshafen. J’ai donc eu l’occasion avec mes camarades de voir de mes propres yeux la plus grande usine chimique d’Europe, l’article wikipedia sur BASF propose une vue panoramique du site. Je remercie la famille de mon correspondant de m’avoir fait visiter Heidelberg, car la montagne aux myrtilles est à la fois un haut lieu universitaire et cyclable outre-Rhin. A l’époque, je trouvais qu’ils buvaient beaucoup de soda : du Coca, du Fanta, et même du Mezzo Mix (un mélange de Coca et Fanta), à tous les repas et dès le petit déj’. Ça m’a permis de découvrir les bouteilles consignées et je viens de comprendre ce jour que le S de BASF signifie Soda, pour Fabrique Badoise d’Aniline et de Soude. Ne buvez pas de soda, c’est de la soude !!
Pour en revenir à notre sujet initial, le partage au couteau du gâteau entraîne des débats entre appétits satisfaits et lésés, mais il finira bien par être mangé. Celui qui s’est accaparé une part déraisonnable sera incapable de l’ingurgiter et d’autres, non rassasiés, s’en chargeront bien volontiers. Je n’ai rien contre le découpage des gâteaux. J’aime les gâteaux et les couteaux. J’aime l’activité consistant à trancher des parts égales ou adaptées à l’appétit de chacun, sur mesure. Il y a un petit défi géométrique là-dedans. Je n’ai pas le compas dans l’œil, mais qui me fréquente un tant soit peu m’a certainement déjà pris la main tenant le couteau enfoncé dans le gâteau, la quiche ou la tarte. (Note pour plus tard, à mettre dans mon CV : aime découper les gâteaux, aime tenir le couteau)
En revanche, je pense que découper l’espace public au couteau, pour donner à chaque mode sa voie de circulation, c’est leur donner un domaine qu’ils vont considérer comme le leur et défendront bec et ongle, en donnant de la voix, et pas pour prononcer que des mots doux, y compris entre modes doux (pas besoin de me souhaiter des crottes de chien sous la basket parce que j’emploie cette formule @tousapied : ça m’arrivera forcément comme durant toute mon existence de marcheur urbain).

Ne pas découper l’espace public oblige à le partager VRAIMENT, à observer les autres utilisateurs, à adapter réciproquement son rythme, ajuster son allure et sa trajectoire pour éviter les collisions. Sur ce point précis, il me semble que c’est Meredith Glaser qu’il convient de lire et son magnifique article publié par le site du Guardian (merci à ce journal anglais sérieux et libre, nos amis british n’ont pas que les tabloïds, ils ont le Guardian). Qu’est-ce qu’il se passe si on débranche les feux de signalisation ? Les gens recommencent à s’observer mutuellement. OK c’est en anglais, mais c’est vraiment court !!
Grosse digression personnelle 2 (Si l’existence pathétique du narrateur te navre, passe ton chemin et rendez-vous à la section suivante)
L’évocation du feu de signalisation débranché m’oblige encore une fois à raconter ma vie, plus encore que dans la précédente. Tout lecteur averti doit savoir qui est l’auteur qui s’adresse à lui. N’oublions pas que des précurseurs de la Sociologie comme Saint-Augustin et Rousseau (encore lui) sont tous deux auteurs de Confessions. En effet, quand on observe les humains en société, on observe aussi celui qu’on voit de l’intérieur du miroir : soi. Et puis un blog, c’est un peu un journal intime public, un miroir-écran, un miroir sans tain dans lequel on regarde son reflet pendant que de l’autre côté de la vitre des témoins dont on ignore l’existence peuvent tout voir.
Cher lecteur, je dois t’avouer disposer d’un étrange super-pouvoir. Je ne le maîtrise pas encore vraiment et n’en ai pas plus trouvé l’utilité concrète dont tirer un quelconque profit. Nul besoin d’un costume pour me déguiser quand je l’utilise (peut-être qu’il faudrait, je vais avoir des ennuis ?). En toute rigueur, il s’agit d’un anti-pouvoir, autrement dit un handicap, mais je préfère le positiver, ce qui fait de moi un super-anti-héros. Dans cette (in)capacité, il y a un côté poissard, la guigne, c’est un fait. Quand je dis poissard, il y a un lien avec les poissons. Lorientais, fils de cuisinier, j’aime manger et cuisiner les produits de la mer. Dans un CV listant l’exhaustivité de mes compétences concrètes, il faudrait que j’indique que je sais ouvrir les coquilles Saint Jacques et les huitres, découper longitudinalement, avec sadisme et délectation anticipée, les homards vivants. Bah oui, pour les griller ou les cuire au four, il faut les couper AVANT de les cuire. Une part importante de l’héritage paternel sera cette recette de la sauce armoricaine et comme un plant d’estragon pousse très bien dans mon jardin… Cela fait de moi un des rares soutiens (l’unique ?) du ministre de Rugy effacé de la scène politique par l’affreux scandale des homards bretons, car si j’avais été ministre, il y en aurait certainement eu à ma table (pas tous les soirs, hein !).



J’ai arrêté de manger de la viande entre 2000 et 2010 écœuré par l’agro-industrie porcine et aviaire. J’ai visité la porcherie de mon homonyme, pas la plus mal entretenue, tout ce qu’il y a de plus conventionnel et réglementaire. J’ai été intérimaire une semaine dans un abattoir de volaille. Je l’ai vu comme la solution finale appliquée aux animaux à viande. J’ai recommencé à manger de la volaille après avoir trucidé trois poulets élevés par ma grand-mère, sous les instructions de mon père, ce tueur ordinaire (il a quelques centaines de poules et lapins au compteur, j’ai été témoin de la scène à de nombreuses reprises, j’ai plumé parfois). Derrière le sacrifice des poulets, il y avait cette idée qu’il faudrait être capable du meurtre alimentaire pour l’assumer pleinement et être un homnivore accompli et cohérent, digne, ayant acquis le droit de s’en nourrir (Claude Fischler m’avait mis ça dans la tête je pense). Si j’ai passé une décennie sans manger de la viande (sans dégoût), je ne me suis jamais privé de ce qui vit dans l’eau (les poissons se tuent simplement en les sortant de l’eau). Je suis arachnophobe au plus haut point, sauf… les araignées de mer, bien sûr ! Bref, je suis un adorateur de la poiscaille, du bar à la vanille ou à la croute de sel, sardine grillée ou à l’huile, farcie à la marocaine, hareng fumé (le stand incontournable du hollandais au festival de Loire à Orléans, une fois tous les deux ans, le reste du temps, ce n’est vraiment pas la fête, elle est loin la mer) … En toute logique, j’aurais dû vouloir être pêcheur sur mon temps libre, « toujours tu chériras la mer ». Mais il suffit que je me joigne à un équipage pour qu’il revienne bredouille (ce qui fait qu’après, on ne vous invite plus, étrangement). Je n’ai JAMAIS sorti un poisson de la mer, ni même d’un lac ou d’une rivière. Un jour, aux aurores, un ami m’avait convié à un plan sûr pour lever des casiers. Une simple formalité. Je l’ai informé de mon incapacité congénitale, mais il voulait vérifier. Et moi, ça me disait bien de manger des crustacés gratos. Départ du port de Saint-Malo, après une vingtaine de minutes de navigation sur une mer agitée, nous arrivons à la bouée, non loin d’un enrochement, je ne saurais le situer, mais on ne devait pas être bien loin de Cézembre. La houle a empêché le pêcheur chevronné que nous accompagnons de hisser ses pièges hors de la mer. Plus tard dans la journée, nous recevons un message, il y est retourné à la marée suivante, ses casiers étaient pleins… Ce n’est pas grave, je sais les cuire et les manger, le pire pour moi serait d’être allergique.
Tout cela pour dire que je suis le genre de client poisseux pour lequel le rouleau de ticket de caisse est fini au moment précis de l’impression, ce qui oblige le vendeur à un travail supplémentaire imprévu (c’était la semaine dernière à la FNAC) et que je fais régulièrement dysfonctionner les appareils électriques et électroniques. Ça vous est déjà arrivé qu’un lampadaire s’éteigne (lampe sodium grillée) au moment précis où vous passez en dessous ? Moi, ça m’arrive une ou deux fois par an en moyenne. Hier, une ampoule a ressuscité lors de mon passage (je fais aussi dans la nécromancie) : un lampadaire de la rue Coquille qui ne fonctionnait plus depuis des semaines (suite à mon passage dois-je le préciser) s’est rallumé (et ça c’était une première). Mise à jour de dernière minute, il a re-grillé ce soir, la preuve


Voilà mon étrange pouvoir, je suis une sorte de perturbateur exocrinien, pas vraiment électrosensible, c’est plutôt l’inverse, bien que cela contredise la plupart des théories établies, j’émets des ondes néfastes pour les appareils électriques et électroniques. Il m’est déjà arrivé de me présenter devant une porte automatique, mais elle ne s’ouvre pas. Je me recule, quelqu’un d’autre arrive, ça s’ouvre. Vous me donnez un machin, ça ne fonctionne pas, je vous le redonne, il refonctionne. Avec les PC, la communication n’a pas toujours été simple. Il arrive régulièrement que des fichiers ne s’ouvrent plus et je dois réécrire ou refaire ce qui a été modifié depuis la dernière sauvegarde…
Ce long détour pour dire que j’ai déjà eu l’occasion de voir des feux de signalisations tricolores tomber en panne, à mon passage, à deux reprises, à Orléans. Deux fois pour le schéma blackout total, je pourrais aussi ajouter la fois où le feu était vert pour les piétons ET pour le tramway simultanément (j’ai failli assister à la désintégration instantanée du couple d’amoureux marchant devant moi).
L’expérience décrite par Meredith Glaser s’est produite sous mes yeux (sans protocole), les automobilistes interloqués se laissaient mutuellement la priorité (de peur de l’accident) et le conducteur d’un bus a organisé ma traversée depuis sa position surplombante, suite à un regard dans son rétroviseur, m’indiquant que je pouvais traverser avec mon fils que je raccompagnai de la piscine. Je n’ai hélas qu’une unique preuve, de mauvaise qualité, de ce que j’avance, car mon téléphone de l’époque était en grande difficulté. Pas à cause de mes ondes néfastes pour le coup, mais parce que souhaitant lutter contre l’obsolescence programmée je l’avais conservé jusqu’au stade où l’OS occupait toute la place disponible (malgré la désinstallation de l’ensemble des applications). A ce moment précis, il fallait que je supprime une photo pour en prendre une autre. C’est ce que j’ai fait, mais je n’en ai qu’une du coup. Moi qui mitraille sans cesse, le jour où ce produit l’éclipse total, je n’ai plus d’octet ! L’histoire de ma vie résumée dans une anecdote de plus.

Massacre à la tronçonneuse de l’espace public
La transformation de la rue en couloirs de nage, son découpage en fine lamelle, c’est un moyen de disqualifier celui qui sort de son couloir. C’est un mode de gestion des contentieux, car en cas de litige, celui qui est sorti de son couloir sera en tort, il sera tenu responsable de la collision : il a mordu ! Pourtant ce mode de gestion est générateur de collisions et de contentieux. Car chacun méprise l’autre, et parce que chacun dans son couloir n’a pas à tenir compte du couloir d’à côté et peut donc aller plus vite. C’est pour cela que c’est adapté dans un bassin olympique ou sur une piste d’athlétisme : ça sert à faire la course, à aller vite, en mode compét’. Tracer une ligne au sol, c’est bâtir une frontière, c’est inviter à la guerre pour déplacer le front, agrandir son domaine, prendre sur l’espace de l’autre.
J’ai le sentiment de voir à l’œuvre, parfois, des ingénieurs du vélo, avec une approche très aménagiste, technicienne, travaux publics : qui rêvent de site propre intégral vélo, d’autoroutes à vélo, avec des échangeurs et des ouvrages d’arts. Du côté de l’usage, c’est idem, il y a des tenants du vélo, qui veulent faire du vélo comme on a fait de la voiture : rapide, en masse, avec des infrastructures dédiées et des panneaux bien à eux. Un feu pour les voitures, un feu pour les bus, un feu pour les vélos et un dernier pour les piétons (le bonhomme, on l’a depuis longtemps). Circulez, il n’y a rien à voir !










Mon idéal est contraire, c’est un espace libre, la ville comme une grande zone de rencontre ouverte, libérée de l’excès de véhicules en circulation et stationnés, débarrassée de l’encombrant fatras de signalisation que j’aime pourtant photographier (ce mobilier zombie). Si chacun se déplace au rythme de ce qui l’entoure, pris dans un banc de poissons ou une nuée d’oiseaux, les trajectoires s’adaptent en temps réel, comme le faisaient les voitures dans les files des boulevards parisiens à l’époque pas si lointaine où les voies de circulation n’étaient pas marquées au sol. C’est d’ailleurs ce qui permet de faire tourner une telle quantité de voitures autour de l’arc de triomphe. Concernant ces deux derniers exemples, il convient d’ajouter : « non sans collisions » et je pense en effet que chaque espèce est équipé du système de perception adapté à sa vélocité propre. Les chauves-souris ou les dauphins peuvent se permettre des trajectoires qui sont au-delà de nos capacités perceptives et cognitives. A la différence du héron, nous ne voyons pas à 360 degrés.
La voie de circulation dédiée vise la garantie du débit en section courante, mais elle ne sert que de voie de stockage à l’approche de l’intersection, la génératrice des files d’attente, car c’est ici que ce décide (avec des feux) ou se négocie (avec des giratoires ou des systèmes de priorité – la courtoisie étant le meilleur des systèmes) la capacité du réseau et son point de saturation.
L’absence de ligne au sol oblige à l’observation et l’ajustement réciproque. Tracez une ligne, vous aurez de part et d’autre des mécontents, les cyclistes roulent en dehors de leur couloir, des piétons marchent sur celle des cyclistes. Les uns vitupèrent sur les autres.
On pose des règles incompréhensibles et impossibles à respecter dans la pratique, puis on s’étonne de l’incivilité du non-respect et à la fin on s’agresse mutuellement. On fabrique un circuit et on s’étonne de voir des Ayrton Senna foncer dans le mur d’Imola.
Z.I. de la Route de Sandillon
Tout ceci me conduit à vous raconter enfin une histoire du quotidien, qui se déroule dans un lieu aussi anodin qu’exceptionnel : la Zone Inventive, Inspirante, Inouïe ou Insensée, car chacun mettra bien ce qu’il veut derrière le point qui suit ce i, mais tout sauf Industriel qui me semble inadapté, inapproprié. C’est le point de départ de ce texte.

C’est l’histoire d’un mec, vous la connaissez ? Le type commande des chaussures de marche sur le web. Le site ne propose pas la livraison dans un point relais, car il faut nécessairement passer par l’entreprise OUPS. Elle viendra déposer un avis de passage à votre domicile en votre absence et après deux tentatives infructueuses, elle confiera votre colis à un commerçant. Dans le cas présent, le client, un habitué de la méthode OUPS, a choisi après le premier avis de passage, de demander directement la livraison dans le commerce le plus proche de chez lui, au faubourg Saint Vincent. Finalement, la paire de godasses est déposée dans un autre commerce plus distant, route de Sandillon, chez Rousseau Services. Étant lui-même assez rousseauiste, (plutôt qu’hobbesien, pour en revenir au préambule), il fait contre mauvaise fortune bon cœur. Ce magasin est celui qui lui a permis de prolonger la durée de vie de son sèche-linge d’au moins 6 ans grâce à une soudure à 20 €, là où le constructeur préconisait le remplacement de tout le circuit électronique pour 150€ (Halte à L’Obsolescence Programmée !!). Arrivé là-bas, le colis est introuvable, car c’est le nom du livreur qui a été inscrit sur le carton et enregistré dans la base ! Encore un bug de la matrice, soit le quotidien du narrateur décrit plus haut, qui lui a fait adorer le Brazil de Terry Gillian dès la première scène, où Monsieur Buttle se fait arrêter à la place d’Harry Tuttle à cause d’un insecte qui se coince dans la machine. La véritable histoire se cache dans le trajet effectué en vélo pour récupérer ces chaussures de marche, car rappelons-le, ce piéton y serait allé à pied si l’éloignement forcé ne l’avait pas obligé à monter en selle.



En fait, cela faisait des années qu’il n’avait pas emprunté cette installation prodigieuse. En effet, il serait réducteur de qualifier de simple « aménagement » les trésors d’imagination déployés ici par le peintre qui n’a hélas pas signé cette œuvre (antérieure à mon arrivée à Orléans en 2012, elle daterait de 2010 à en croire l’open data , toutefois street view la voit déjà en octobre 2009 ). Dans la poésie des courbes, le street artiste local a eu l’audace de dessiner un serpentin astucieux qui slalome et virevolte entre les platanes, les arrêts de bus, les poubelles (et même à l’époque une cabine téléphonique qui a été enlevée depuis, on trouve aussi des vestiges d’arbres morts.) On sent qu’il s’est fait plaisir, comme lorsque mes enfants installaient leur circuit tortueux en plastique. Une ribambelle de photos pour que viviez ce trajet retour (le soleil étant dans mon dos, par cette belle matinée du 17/11/23)




























Pour moi, la Zone Innovante de la route de Sandillon est une œuvre choc. Elle montre par l’absurde l’aberration qu’il y aurait à dessiner des pistes cyclables sur les trottoirs. On imagine les piétons qui peuvent à peine sortir un pied entier de chez eux. L’axe est aligné avec une vue sur la Cathédrale qui le toise. Montrant ainsi le caractère petit, éphémère et forcément dérisoire en comparaison. Pour terminer l’axe au Nord, l’aménagement s’arrête net avec un écriteau qui proclame sans ambiguïté : Cyclistes à Pied ! Quelques mètres avant cela, le cycliste filait depuis un bon kilomètre sur un linéaire qui avait évincé le piéton du trottoir et là il se retrouve de nouveau dans un domaine qui n’est pas le sien. Sur ce trottoir, on le tolère, à la seule condition qu’il se déplace à pied ! Retour au code de la route. Tout s’inverse si soudainement ! (NDR : un accident survenu le 03/01/24 est venu me rappeler qu’il fallait finir ce billet)


En poursuivant vers la Loire, après le passage sous la voie ferrée, le cycliste retrouvera la plus vieille autoroute à vélo que je connaisse (elle daterait de 1989, 2010 pour l’open data ah ah !). Puis il s’engagera sur le pont Thinat et il tiendra sa vengeance avec un panneau « interdit aux piétons ». En effet, ici se trouve un haut lieu de la rivalité entre piétons et cyclistes (et d’hilarité pour ceux qui s’en fichent au plus haut point) : selon une légende locale (à laquelle participe le panneau susmentionné) seuls les cyclistes peuvent emprunter le pont Thinat (avec les voitures) et les piétons doivent marcher sur le pont de Vierzon (avec les trains). En vérité, quand on vient du Nord, on n’a, à aucun moment, cette information et chacun fait bien comme il veut, bien que ça dérange ceux qui veulent que les choses soient à leur place, dans leur couloir de nage.




Une fois franchit la Loire, on a envie de discuter de l’aménagement du quai de Loire au nord. Le pont Thinat aura peut-être son billet à lui, un jour (j’ai un début de dossier sur lui). Un jour, un homme, et pas n’importe lequel : Michel Corajoud , a retiré le parking sur les quais bas et a dessiné un bel aménagement ouvert sur les quais hauts, en maintenant une chaussée avec une voie par sens. La décrue automobile fut saisissante (je réitère mon lien vers la page 31 du bilan du PDU de 2015). A tel point que les années passants, une multitude de cyclistes et autres trottinettistes se sont mêlés aux piétons, poussettes et fauteuils roulants. A tel point que certains réclamèrent une piste cyclable bien délimitée. Alors un beau jour de 2019, ou plutôt un triste jour de mon point de vue, l’espace mixte dessiné par le grand paysagiste fut divisé par un trait de peinture blanche. Une multitude de pictogrammes et quelques panneaux vinrent compléter cette ligne de démarcation, une sorte de mini-mur de Berlin. Depuis, les cyclistes peuvent rouler vite (mais attention aux passages piétons) et cyclistes comme piétons peuvent maugréer contre ceux qui ne sont pas à leur place. Souvent, j’aime rouler en vélo sur l’espace piéton, avec mes enfants (la piste est trop dangereuse et proche des pots d’échappement pour leurs petits poumons) ou seul pour contempler la Loire, les hérons et les oies. Lorsqu’il fait trop chaud l’été, je profite de l’ombre des platanes et marche sur la piste cyclable l’après-midi. Sur un autre itinéraire, quand j’accompagne mon fils au sport, on marche sur la piste cyclable pour être plus proche de la voie ferrée que le long du volumineux flux saccadé des voitures. On le fait pour nos poumons, pas contre les cyclistes.

















Sur street view, google, nous permet de voir l’empilement des pictos, panneaux, lignes. A l’est, le panneau « interdit aux vélos » apparaît en 2022, la ligne blanche en 2019, des pictos supplémentaires sont ajoutés en 2016, alors que les chevrons verts étaient présents dès septembre 2009. Au départ, ils ne font que suggérer un semblant d’itinéraire, qui s’est renforcé ensuite, jusqu’à l’interdiction du vélo du mauvais côté de la ligne, celui avec vue sur Loire. A l’ouest, la ligne de démarcation est tracée en 2019 par contre le panneau interdiction est posé en 2020. Donc pendant deux ans, on pouvait contrevenir en venant de l’Est, sans avoir l’information. Un classique sur les quais (au fait, le panneau 30 est toujours manquant à l’appel sur le quai du roi).
4 réponses à “Du difficile partage de l’espace public ou la Zone Innovante de la route de Sandillon, ç’en dit long (sur le sujet).”
Toujours très bien écrit, savoureux comme tes homards, partagés en deux par un pointillé magique, comme tes tartes! Merci et bon été – ah, on n’est qu’au début février?- à pied ou en vélo, à serpenter autour des souches évanouies!
François
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Merci François. Je te souhaite un bel été aussi. Comme les jours rallongent et que je me fais réveiller par le chant des mésanges, je me sens un peu en vacances !
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L’ »autoroute à vélo » qui conduit au pont Thinat est un peu plus ancienne que 1992. Elle a été inaugurée fin 1989 :
https://velorutionorleans.org/2019/11/27/un-anniversaire-qui-ne-rajeunit-pas-la-politique-cyclable-orleanaise/
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Je vais modifier de ce pas. Je ne peux pas me moquer de l’imprécision de l’open data ET diffuser des fausses informations. Merci d’avoir relevé l’erreur. Comme elle a 3 ans de plus que ce que je pensais, cela renforce la possibilité qu’il s’agisse de la plus ancienne « autoroute à vélo » de notre beau pays
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