Laurent Fouillé déMobiliste

Sociologue Urbaniste

Cannes, Palme d’or pour la piste motocyclable ou je ne suis pas allé au casino, mais j’ai gagné au jeu.


Ce billet parle de jeux, du hasard et des rencontres, mais aussi de la beauté, des trains, des transports en commun et du stationnement, de la difficulté à dialoguer avec autrui et de l’invisibilisation des voitures. Cannes et Mouans-Sartoux s’invitent dans la carte postale. Nul besoin d’aller si loin quand on sait voyager dans sa tête, s’ouvrir aux rencontres ou les imaginer, mais le voyage demeure un potentiel démultiplicateur de croisements.

J’aime les rencontres, mais suis un grand timide. J’ai boycotté les jeux de hasard et d’argent, mais j’ai toujours savouré de rencontrer des gens, qu’ils s’appellent Jean ou Arpad, Justyna ou Marie-Noéline, peu importe le prénom du moment qu’il y ait connexion. Les gens sont incroyables, étonnants, ils ont des parcours, des histoires, qu’on pourrait écouter pendant des heures. C’est pourquoi je m’adonne à une forme de loterie : la Française des gens, qu’on pourrait aussi appeler SNCF dans ce cas précis. Vous vous demandez : « Que viennent bien faire les trains dans cette histoire ? « .

Lorsqu’on évoque l’aléa et qu’on l’associe aux trains, s’ouvre alors un fleuve de rails large comme une gare de triage sur lequel déverser des wagons entiers d’aventures rocambolesques qui conduisent si souvent à maugréer contre les retards, conspuer les cheminots et pester sur les grèves. Que de plaintes et de soupirs ! La loterie dont je souhaite vous parler est toute autre : c’est la résultante mécanique du fait d’être transporté en commun, c’est-à-dire à plusieurs, ce qui implique la promiscuité avec une foule d’inconnus et peut donc engendrer des rencontres, ou pas. Dans un bus, un tram ou un métro, l’étincelle qui brise la glace n’a quasiment aucune possibilité de se produire, nous le verrons tout à l’heure. Aussi comprimés et proches physiquement qu’ils soient, les corps et les esprits se ferment comme des moules dans un filet. En revanche, dans un train, la durée du trajet et d’éventuelles péripéties, ainsi que des annonces sonores abstraites, voire surréalistes, favorisent l’échange verbale, le surgissement de la discussion entre deux inconnus. Avec une improbabilité encore plus élevée, il se peut que cette conversation puisse s’avérer être une rencontre, celle d’un personnage, avec un prénom, une histoire…

Cela se rapproche d’une méthode de Monte Carlo, une pratique probabiliste qu’on image par la mesure de la superficie d’un lac avec des tirs aléatoires d’artillerie (j’adore cette idée, si les obus ne pouvaient servir qu’à mesurer la superficie des lacs). Pareillement, on pourrait cartographier l’immensité de l’évitement réciproque en comptant le nombre de rencontres avérés rapporté au nombre des potentialités stériles. Quoi de mieux qu’un modèle probabiliste pour mesurer les collisions et réactions entre des particules élémentaires placées en nombre déterminé dans un dispositif calibré ?

Muni d’un casque audio, un livre, un cahier, voire un ordinateur, je corse les choses encore davantage en ne recherchant pas spécialement à attirer l’attention ou à initier la discussion (ce serait tricher) avec mon voisin de train. Je m’isole, me confine modérément. La concentration à la tâche étant variable et le temps long, en dehors des distractions du paysage, ce qui se passe à l’intérieur de la rame attire mon attention à intervalle régulier.

Ma stratégie, sur un train avec réservation et emplacement nominatif, consiste précisément à ne cocher aucune préférence, c’est comme ça que je remplis ma grille de loto, car c’est l’algorithme de la SNCF qui doit décider là où il me placera. C’est aussi, je le reconnais, par centrisme : la fenêtre offre le panorama et en même temps, le couloir permet de se lever sans déranger. La marche avant permet le traveling et la puissance qu’il procure, se projeter, aller de l’avant, et en même temps, la marche arrière, comme en aviron, donne l’impression de remonter le cours du temps et permet de revenir en arrière, prendre du recul (c’est satisfaisant aussi). C’est indécidable, alors autant la jouer à pile ou face. Je trouve ça préférable au placement libre, quand je voyage seul, car cela m’évite la situation embarrassante de devoir choisir à côté de qui je m’assois. En cas de placement libre, je préfère arriver en avance, m’assoir parmi les premiers, laisser le soin aux derniers de choisir avec qui ils feront binôme.

Après des années d’expérience, je dois faire le bilan de mes gains et je constate que je n’ai quasiment jamais eu d’échanges, exception faite de situations de crise, comme des retards importants liés à des « accidents de personnes » ou « des sangliers percutés ». Au bilan, on discute beaucoup plus en covoiturage et surtout en autostop, qui est toujours la rencontre entre un passager et un équipage (au moins un conducteur).

Et toi cher lecteur, ça t’arrive de discuter avec des voisins de train. De faire des bonnes rencontres ? J’ai l’impression que ça fait au moins quinze ans que cela ne m’est pas arrivé dans un train.

Proposition : Hey Coucou la SNCF !! j’ai toujours la conviction que plutôt que diviser entre première et seconde classe, il serait plus judicieux de répartir les rames entre parlantes (bruyantes : personnes désireuses de parler avec leur voisin ou leur téléphone…) et silencieuses (espace lecture, sieste, ordi, temps calme…). Et même, que cela ferait avancer la démocratie. Comme je voyage toujours en seconde, ça me permettrait d’avoir une chance d’être placé un jour à côté d’une célébrité ou une personne importante qui ne voyage elle qu’en première. Fin du séparatisme.

Voyage à Cannes

Je peux maintenant vous raconter un aller-retour à Mouans-Sartoux au Nord de Cannes.

Dimanche, après un Orléans-Paris Austerlitz matinal sans voisin (en biplace donc), j’enchaîne avec un trajet gare de Lyon-Cannes en TGV. L’algo m’a placé à reculons, côté couloir, en compagnie d’une jolie jeune femme très courtoise, ce qui n’est pas si fréquent comme distribution. Elle a lu le manuscrit d’un roman sur son PC. Le sien ? Une étudiante, une romancière ? Celui de quelqu’un d’autre ? Un ami, dont elle serait la relectrice, un élève, dont elle serait la prof, un candidat romancier, dont elle serait l’éditeur potentiel ? Pas de réponse, car en dehors d’échanges de politesse, nous n’avons pas discuté. Deux lecteurs, côte à côte, à 300km/h. J’espère que sa lecture était aussi intéressante que la mienne. Après avoir bien travaillé, elle est descendue à Marseille, puis j’ai voyagé seul. Suite au retournement du train, sa place était idéalement positionnée côté méditerranée pour profiter de la baie de Toulon et l’arrivée par la côte à Cannes. J’enchaîne avec un bus qui remonte en direction de l’arrière-pays, jusqu’à Mouans-Sartoux, terminus de la ligne. Le bus se chargeant, un ado finit par s’assoir à mes côtés. Le bus se déchargeant progressivement, il s’installera avec ses potes dans un espace à 4.

Je ne vais pas vous expliquer ce que j’ai fait à Mouans, car je ne suis pas sûr que tout cela soit bien réel. Cela ressemblait à un rêve éveillé dans lequel les rencontres s’enchaînent avec une galerie de personnages hauts en couleurs. Une sorte de Horde du contrevent à la Damasio, une équipée d’une quinzaine avec des aptitudes aussi improbables que complémentaires, mais avec le vent dans le dos. Je laisse le soin aux organisateurs d’expliquer leur démarche et communiquer sur ce projet expérimental de haut vol, le moment venu.

Note pour le futur : ajouter des liens ici !!

Voici tout de même quelques images de Mouans, parce qu’il y a du potentiel ici.

A la fin du rêve, vendredi, je me réveille dans une maison du centre qui a été mon hébergement pendant cinq nuitées, les martinets noirs hurlent, comme chaque matin. Arpad n’a pas l’air de parvenir à se réveiller. Je vais prendre le bus en direction de la gare de Cannes, pendant que l’équipe continue. C’est vraiment bête de partir avant la fin et surtout de louper un levé de Soleil collectif sur les hauteurs de l’arrière-pays. Tout ça parce que j’ai décidé de me lancer dans une expédition cannoise, de sociologue urbaniste au pays des paillettes. C’est là que commence véritablement ce récit : mission Cannes !!

Lorsque j’embarque, le bus est presque vide, mais je pose mon imposant sac de rando orange entre mes genoux afin de libérer la place à mes côtés, pour l’invité surprise éventuel. Le bus démarre et un peu plus loin, j’observe une élégante brune vêtue de noir qui traverse l’avenue avec grâce, elle se retourne. Je la reconnais : la poursuivante de la veille dans le tunnel sous les rails de la gare de Mouans. Je l’avais trouvée ravissante en me dirigeant vers l’escalier, elle arrivait en face. Dans le tunnel, je me serais volontiers retourné, si les conventions le toléraient. A la vue du bus, elle jaillit telle une antilope qui voit un lion lui foncer dessus. Le bus la double, là encore, un rétroviseur aurait été apprécié. J’hésite à appuyer sur le bouton arrêt demandé pour lui venir en aide, mais j’aperçois l’arrêt suivant, avec des voyageurs en attente. Ils embarquent, elle aussi, sans aucune difficulté, on dirait qu’elle n’a pas couru. Comment fait-elle ? Elle s’assoit à l’emplacement situé derrière le chauffeur. Un arrêt ou deux plus tard, le véhicule monte en charge et elle décide finalement de laisser cette place, réservée aux plus fragiles (respectueuse des pictogrammes, en plus). Naturellement, elle ne s’assoit pas à côté de moi, mais dans mon dos. Vous savez, les sièges dos-à-dos pas loin de la porte du fond. Je dois être hideux, parce que la place à ma gauche ne sera occupée qu’en dernier choix, par une femme corpulente (désolé Madame, ce n’était pas très pratique avec gros mon sac qui m’obligeait à écarter les jambes).

Dans mon dos, elle sent bon. Ses cheveux sont encore mouillés, je le sais parce que régulièrement elle les secoue, fouettant l’arrière de mon crâne. J’ai l’impression que mes courts cheveux produisent un effet scratch. Ce n’est pas désagréable. Dois-je lui dire ? Qu’elle sent bon ou que je la trouve belle ? Non, je voudrais juste la prévenir que cela fait bientôt une semaine que je n’ai pas fait de shampoing anti-poux ! Me taire, je sais si bien le faire, demeurer une moule fermée, conformément à la règle implicite de l’évitement généralisé. On ne parle pas aux inconnus : silence radio.

Le long du trajet, j’observe mes contemporains. Elle n’est hélas pas dans mon champ de vision, je ne suis pas un héron. Le bus est désormais bondé et la troupe embarquée offre une magnifique diversité de profils, ensemble ils sont beaux. Ils forment un équipage assez classe. Chacun semble avoir pris le soin de son apparence, bien que de grandes inégalités existent dans ce domaine, comme dans d’autres. J’aimerais les prendre en photo, une belle image de vivre ensemble, mais cela poserait des problèmes de droit à l’image. Le bus s’immobilise devant un arrêt, après y avoir déposé un passager, car il est pris dans la file d’attente d’un feu. Une coquette jeune fille attire mon attention. Son visage métisse est bicolore : elle a une peau foncée et des tâches plus claires sur tout le visage. On dirait une dépigmentation, comme des tâches de léopard. Son visage est esthétique et intrigant, le rendu est proche d’un maquillage ethnique ou tribal. Elle commence alors à étaler son fond de teint et je comprends alors qu’elle est en train de se maquiller en fait, comme ça, là, à l’arrêt de bus. Je tourne la tête sur la gauche, et là se tient une asiatique qui se recoiffe à l’aide d’un peigne, tout en se tenant au montant d’un panneau de signalisation. Ce n’est plus un arrêt de bus, ce sont les loges et les coulisses où s’apprêtent les collégiennes avant d’entrée en piste. Un peu plus loin, et plus bas (on descend vers la mer) le PALM s’engage sur son site propre et je découvre alors une borne d’appel à la police, puis des pictogrammes bleus d’un nouveau genre, peints sur la gauche de la voie de circulation générale. Il s’agit sans aucun doute possible d’une moto, représentant les deux roues motorisés dans leur ensemble. Ils sont nombreux ici et se faufilent bruyamment parmi les autos. Il y aussi des trott’, mais (ou plutôt et par conséquent) quasiment aucun vélo. Des pictos moto, c’est fort ! Je connaissais les pictos vélo, mais pas les pictos moto ! C’est typique du pays, alors, il s’agirait d’une spécialité cannoise ?? Il n’y a pas de piste cyclable ici, mais bien une bande motocyclable sur la gauche (et non la droite) de la voie. Tout va bien, on est en 2024, n’oublie pas.

Lorsque le bus arrive à la gare de Cannes, son terminus, me vient un questionnement : comment savoir dans quelle direction m’orienter ? Je sais parfaitement de quel côté se trouve la croisette, mais par où commencer la visite ? Sur quel critère devrais-je baser cette déambulation le temps d’une correspondance ? Il faut déléguer ma destinée à un élément d’extérieur. Je décide de confier le cap de mon exploration cannoise à ma voisine de derrière, la tactile des cheveux (la frotteuse de cheveux serait un peu excessif et mauvais genre). Suivre les pas d’une inconnue, pourquoi pas, j’ai déjà été guidé par un rayon de soleil ou le sens du vent. Le temps que je laisse sortir les occupants du bus, charge mon sac sur les épaules, je la vois qui file déjà. Je m’engage dans sa direction, lorsqu’à l’horizon, une fresque de Jean-Paul Belmondo sur une grande façade me distrait, puis celle de Bart Simpson que je photographie forcément. Elle a disparu en direction d’un marché, un peu plus loin. Une fois celui-ci atteint, je balaie la foule du regard. Ici des bifurcations multiples sont possibles, tant pis (je n’ai jamais bossé pour les services secrets ou la police, c’est un métier, je suis nul en filature), je m’engage en direction du centre commerçant en enchaînant des gauche-droite qui formeraient un escalier sur un plan, dessinant un itinéraire qui déboucherait nécessairement sur le rivage. J’imagine l’inconnue du bus, esthéticienne ou vendeuse dans un de ces magasins d’habillement ou de bijoux, au contact d’une clientèle aisée en recherche de beauté et de luxe. J’erre parmi les enseignes, les cartons qui s’accumulent sur les trottoirs, comme les bagnoles dont beaucoup seraient exceptionnelles si on les croisait ailleurs qu’ici. Me voilà déjà sur la croisette (c’est petit en fait le centre de Cannes) : une succession d’hôtels et de plages privées. Sur le ponton du Carlton Beach Club, une instagrameuse se fait shooter en prenant la pose dans un maillot de bain rose. Ah, les clichés. Il n’y a pas de fumée sans feu.

J’avance jusqu’à la plage publique après le Martinez, juste avant la marina où mouillent les yachts des oligarques. Je n’ai encore jamais payé pour me baigner dans la mer. En Bretagne les routes sont gratuites, n’imaginez pas un instant de rendre les plages payantes, des révolutions se sont produites pour moins que ça ! Une baignade rapido, le ciel est gris (on est en 2024), l’eau de la Méditerranée est toujours aussi facile à l’entrée. Je ressors, me sèche avec un cheich et me rhabille pendant qu’une siliconée peroxydée fait du longe-côte aidée (ou pas) de ses bouées. Au retour, je débute par un détour pour visiter les arrières des hôtels.

Observant des piétons qui marchent sur la chaussée pour esquiver un trottoir encombré, je découvre un véhicule électrique que je n’ai encore jamais vu. Sa propriétaire, gérante du commerce situé en face, n’apprécie pas et me l’interdit formellement. Je lui explique mon bon droit selon la législation en vigueur : elle est garée dans l’espace public, si je décidais de publier la photo (c’est fait), je devrais masquer sa plaque d’immatriculation. Une passante intègre la discussion et fait monter la pression, en prenant ma défense et se présentant comme retraitée de la municipale. Pour faire retomber la tension, je lui indique que je vais m’en sortir seul. Pour ma part, je suis très clame, stoïque, comme la jeune vendeuse qui n’a pas dit un mot depuis le début de l’échange. Son regard me fait comprendre la honte ou le mépris que lui inspire sa patronne, mais aussi son impossibilité de l’ouvrir dans cette situation. C’est fou, tout ce qu’on peut dire sans prononcer un mot. Une rencontre pas terrible.

Un peu plus loin, prenant une Alpine en photo, un éboueur me fait savoir que « je peux me servir » et je lui réponds que je dirais que c’est lui qui m’a dit de le faire. Beaucoup plus sympa, cette profession !

Je poursuis mon chemin, passe devant un casino et reviens sur la Croisette pour parcourir la portion que je n’ai pas encore pratiquée à l’aller, jusqu’au palais des festivals et ses fameux escaliers. En chemin, je croise une Bogdanov des lèvres qui me terrifie du fait de son jeune âge. Elle devait être très belle avant l’opération. Cette accumulation de boutique de luxe et de beauté qui s’achète et se vend ne fait pas rêver, elle peut vite tourner au cauchemar. La vue depuis la plage est magnifique (encore plus si l’on vire les yachts et qu’on les remplace par des voiliers). La croisette serait encore plus classe avec ses palaces clinquants et ses palmiers, si à leur pied ne se trouvait un parking linéaire et un boulevard à moteurs. En vérité, il y a beaucoup de piétons et cyclistes ici (sur la croisette, au-delà ils s’évaporent), mais ce n’est pas encore un front de mer pédestre, comme à Biarritz (et bientôt à Larmor-Plage). Pourtant, le flux de circulation est modeste, comme dans le centre commerçant d’ailleurs, qui pourrait lui aussi être piéton.

Une fois revenu à la gare je tombe nez à nez avec un système technologique dont je connaissais l’existence à travers des médias, mais que je n’avais jamais vu en vrai, j’étais passé devant sans l’apercevoir : un chargeur de bus électrique en station, parfaitement intégré dans un palmier.

Comme j’ai de l’avance, je décide d’aller voir de l’autre côté des rails, de remonter au-dessus de la gare, pour m’y acheter pitance et reprendre en photo les pictogrammes bleus. Et là, fantasmagorie : une livraison de Majorettes, plus belles les unes que les autres, trois poids lourds à suivre transportant leur cargaison de bolides (on n’a pas les mêmes concessionnaires dans tout le pays). L’autoroute surélevée traverse la ville par-dessus les rails (un maximum de câbles passe dans ce fourreau), j’y vois l’image d’une gaine débordant de câbles qui traverse une façade ou une pièce en visant le chemin le plus court. Et Marilyn au loin qui regarde ça depuis sa façade…

Un peu de suspens, Retour en Train

Ensuite, je prends le train. Il est annoncé plein, mais la place à côté de moi est libre, ça va sûrement se remplir à Marseille. Le train est à peine parti dix minutes auparavant et la première annonce tombe « le train a cinq minutes de retard mais vous avez reçu un message nous annonçant 35 minutes de retard. Un colis abandonné en gare de Toulon, va nous obliger à patienter sur la voie, interdiction d’ouvrir les portes. Je vous tiendrais informé de l’évolution de la situation »

Deux minutes plus tard : « si vous faites partie des professionnels de santé veuillez s’il-vous plaît venir porter assistance à un voyageur ayant fait un malaise en voiture bar. »

De l’autre côté, du couloir, une jeune femme me regarde et nous levons les yeux au ciel. Ce voyage est plein de promesses et de surprises. Peut-être que le voyageur s’est senti mal en réaction à l’annonce initiale. On sait quand on part, mais pas quand on arrive. On n’est pas encore à Saint Raphaël, ça risque d’être long : la noble incertitude inhérente au déplacement.

SMS : Le service restauration pourrait être fermé sur votre train 6176 du 28/06 à destination de PARIS GARE DE LYON. Pensez à prendre vos dispositions avant de monter à bord. Si vous avez effectué votre voyage, merci de ne pas tenir compte de ce message.

[Il y aura 8 SMS en tout.]

J’ai un sandwich et à boire, mais je n’aurais pas dit non à un petit café, qui aurait aussi été un prétexte à se dégourdir les jambes. En vrai, je m’en fiche, mais t’envoyer un message t’ordonnant de « prendre tes dispositions AVANT de monter à bord » APRÈS l’horaire de départ du train, ce n’est pas très utile.

Nouvelle annonce : « contrairement au SMS que certains ont reçu, veuillez nous excuser pour cette erreur, le wagon bar est bel et bien ouvert, nos hôtes vous y attendent pour servir boissons chaudes, fraiches et encas. ». Bien, j’aurais un café.

Le train repart. Arrivé en gare de Marseille, il se remplit davantage. Une femme avec un chien, s’installe à côté de la jeune femme, je deviens le seul voyageur dans la rame à disposer de deux sièges. Elles se sont bien trouvées toutes les deux, car la jeune adore les chiens (ce qui arrange sa vieille propriétaire qui peut confier l’animal, le temps qu’elle aille faire deux-trois affaires). Ça m’arrange bien aussi, parce que je n’ai pas du tout sa passion canine. Durant tout le reste du trajet le chien va dormir dans l’allée, ce qui va gêner un nombre considérable de passants, qui vont enjamber l’animal (en plus d’être en difficulté à cause de l’équilibre précaire sur rail). Ils feront tous une grimace pour que la propriétaire comprenne la gêne occasionnée. Elle ne bougera pas le petit doigt, jusqu’à ce qu’une contrôleuse lui face la remarque. Le chien n’occupera plus que la moitié de l’allée (ce qui reste gênant).

Lorsque le train repart de Marseille, une nouvelle annonce est faite :

« Notre train accuse désormais une heure de retard. Un second colis abandonné, cette fois à Marseille, nous a obligé à prendre notre temps. Quand on vous dit qu’il faut bien étiqueter ses bagages, ce n’est pas pour rien, cela peut faire perdre beaucoup de temps, à tous les autres voyageurs. »

A trente minutes de l’arrivée, commence l’annonce la plus longue que je n’ai jamais entendu à bord d’un train. Entretemps, je n’étais plus seul, car à la suite du passage d’une contrôleuse, la place vacante avait été attribuée à une femme sans place, je lui ai laissé la fenêtre, car l’algo m’avait placé dans le couloir (alors que j’étais à la fenêtre depuis un bon moment). Cette annonce dura plus de dix minutes et consistait à énumérer les horaires de toutes les correspondances depuis Paris !!! Vous avez bien lu. L’enfer. La commandante de bord lisait cette liste sans fin et elle se transformait peu à peu en voix d’automate conversationnel.

J’ai occulté d’indiquer que toutes ces annonces furent doublées en anglais. Qu’à celles énumérées ici s’ajoutent des annonces intermédiaires, qui répètent une information déjà donnée, ou la complètent, ou la révisent, ainsi que les énigmatiques annonces à trous. Sur ce point, il est étonnant de voir à quel point c’est souvent la partie cruciale de l’énoncé qui est amputé par une coupure du signal. « Notre TGV INOUI n°6176 (ou un autre, je ne retiens pas les chiffres) accuse actuellement un retard de … utes, veuillez nous excuser de la gêne occasionnée. » A croire qu’il y a quelqu’un qui sabote et coupe le micro au moment critique.

Thèse complotiste : dans ce train, j’affirme avoir identifié un militant de reconquête. En décalage, j’avais une vision parfaite sur son smartphone et j’ai reconnu le logo R qui se répétait et identifiait l’auteur des messages qu’il lisait. Je n’ai pas cherché à l’observer ou le démasquer, mais le logo s’est trouvé dans mon champs de vision bien trop longtemps pour ne pas s’imprimer sur ma rétine, indépendamment de ma volonté. Les Français étaient appelés aux urnes dans moins de 48h pour le premier tour des législatives dans un contexte anxieux et je n’ai pas réussi à me sortir de la tête l’idée qu’une puissance étrangère ou un parti se nourrissant de la colère, du ressentiment et de la fatigue emmagasinés par nos concitoyens, aurait tout intérêt à abandonner des valises dans les gares, afin de susciter du mécontentement, de la mauvaise humeur, de la tension sociale… Je ne veux pas leur donner des idées, mais je pense que les puissances intéressées par ce genre d’intervention disposent de suffisamment d’imagination dans leur domaine d’expertise. Je fais partie des gens qui oublient leur téléphone, leur clé, leur papier d’identité, mais sa valise ?? Sérieux, comment tu peux oublier ta valise ?? C’est plus gros qu’un porte-clés de chambre d’hôtel, sur ce point lire Bruno Latour. C’est louche !

Variante complotiste 2 : la SNCF sabote ses propres circulations avec des valises déposées sciemment pour masquer des retards qui ainsi ne sont plus directement de son fait, car causés par les voyageurs. (A creuser).

Ce soir-là, j’étais un peu fatigué de ma journée en rentrant à Orléans, c’est alors qu’en sortant les poubelles, j’ai gagné à un autre jeu de la Française des gens, dans ma rue. Incroyable, ça fait des années que je scrute et là enfin, la consécration. J’ai dû rentrer chercher le téléphone et revenir pour immortaliser mon ticket gagnant. Il est plus intéressant de parler des jeux auxquels on gagne que de ceux auxquels on perd sans cesse, ce qui ne nous empêche pas de continuer à jouer. On pourrait aussi évoquer tous ceux qui sont obligés de rejouer leur grille de loto chaque semaine, de crainte que leur combinaison ne soit gagnante le jour où ils auront oublié de miser.

La Française des gens 2 : à la recherche du tricolore gagnant, le tiercé des drapeaux.

Les voitures garées le long des voies et celles qui circulent sont occultées, le plus souvent, par un regard qui s’attarde sur les façades et les gens. Lorsqu’on prend un portrait ou un paysage, le cadrage et l’emplacement sont généralement sélectionnées avec soin pour faire disparaître les tas de ferrailles. Cela s’effectue quasi-inconsciemment, par habitude ou conformité envers un modèle de photo standard. C’est un peu comme enlever le cendrier et les bouteilles en plastiques sur une table, par exemple au moment de souffler des bougies sur un gâteau. Ainsi, nous nous prenons en photo, nous les humains, seuls sur scène devant un monument par exemple. Pourtant, vu de n’importe quel angle de la place ou de la rue, lorsqu’on voit apparaître la statue ou le bâtiment en question, il est communément pris dans une circulation et un stationnement qui occupent une place importante, voire prépondérante du panorama. Qui prend en photo les façades du Vieux Bayonne en y intégrant le parking situé au premier plan, produira un cliché certes décevant, mais qui est pourtant celui de l’instant de sa découverte, dans son environnement.

Cet effort de mise en scène sélectif, qui ne retient que les perspectives depuis lesquelles la circulation est absente, car sortie du cadre, traduit aussi un regard qui précisément ne regarde pas les voitures, ne les voie plus, les occulte. On regarde les gens, les chiens, les crottes de chien, éventuellement les bâtiments, les vitrines, les arbres, les publicités (car elle rajoute des gens beaux et souvent nus), mais pas les parkings, les poubelles, les potelets, la signalisation au sol, les plaques d’égouts, les armoires électriques (la liste est longue je m’arrête là).

Lorsque le processus normal d’invisibilisation des voitures ne fonctionne pas ou plus, votre regard se trouve pollué sans cesse (sans parler ici du bruit et l’odeur). Le décor est occupé, encombré. Vos yeux ne peuvent s’empêcher d’observer le gabarit et les couleurs des véhicules, leurs marques, leur alignement (mais aussi la généreuse signalisation qui les accompagne). Toutefois, de temps à autre, ce qui est rare parce que la chromatique des carrosseries est principalement Noir-Gris-Blanc, jaillissent des combinaisons colorées, comme une guirlande ou un collier de perles. Il m’arrive même parfois de penser que la rue est un plateau géant de Master Mind, dans lequel se jouent des combinaisons qu’il faudrait mémoriser, deviner ou reproduire. Ci-dessus à Bayonne, j’aurais bien envie de réaliser un motif, un algorithme de rouge, blanc, noir et gris. Il faudrait enlever le bleu et le remplacer par une touche de vert, en rappel des deux bâtisses aux boiseries vertes

Mon nationalisme et patriotisme refoulé, ainsi qu’une passion de jeunesse pour les drapeaux (mémoriser ceux de l’encyclopédie) et la géographie (replacer les étiquettes des pays sur la carte, à la façon d’un puzzle, jeuxgeographiques for ever !! ) s’expriment lorsque des véhicules sont positionnés de sorte à reproduire des drapeaux. Souvent, on est dans l’à peu près, ce qui est assez frustrant. Je n’ai jamais vu de voitures garées en arc-en-ciel (ce serait magnifique, chers automobilistes, si vous voulez me faire ce plaisir, vous savez comment vous y prendre, il faut 7 voitures, 7 emplacements, les bonnes couleurs, garées dans le bon ordre). En revanche, à photographier des alignements de véhicules, j’ai souvent caressé l’espoir que des automobilistes parviennent, un jour enfin, à dessiner un drapeau. Souvent ils n’étaient pas loin du but, il aurait suffit qu’une troisième voiture, de la bonne couleur, se gare.

A ce jeux des drapeaux, par chauvinisme, on aurait bien envie que ce soit celui de notre pays qui soit hissé. Alors si on est Belge ou Allemand, on guette la bonne combinaison du noir, rouge et jaune, les Autrichiens préfèrent le rouge-blanc-rouge, les Espagnols le rouge-jaune-rouge, les Italiens le vert-blanc-rouge, les Irlandais le vert-blanc-orange, etc… Pour les Polonais et Ukrainiens, une combinaison de deux couleurs suffit (rouge et blanc étant bien plus facile que jaune et bleu), je pense qu’il faut se limiter aux drapeaux tricolores, sinon ce n’est pas équitable. L’Union Jack (des Austin Mini arborent l’union jack en compensation) et d’autres motifs compliqués ne peuvent pas participer à ce jeu. Le drapeau qatari n’a que deux couleurs, mais le crénelage est impossible à reproduire. C’est idem, pour les drapeaux palestinien ou israélien, qui sont difficilement représentables avec des voitures comme élément de base, sauf à imaginer des tableaux de véhicules stationnés façon pixel art (on pourrait alors voir une photo composé d’une mosaïque de voitures, celui d’un immense parking sans allées, portière contre portière, ce serait nécessairement une mise en scène, soit l’absence totale d’aléa. Je veux du tirage au sort !

Tout cela pour vous dire que je guette les tricolores depuis un bon moment, et que j’ai enfin (presque totalement) gagné. J’estime que j’ai gagné, mais il serait possible de le contester selon le niveau d’exigence. En effet, le ticket gagnant de cette loterie, c’est d’obtenir les couleurs exacts et un positionnement strict, dans le bon ordre, comme le tiercé. Dans mon cas, ce n’est pas parfait, car les couleurs sont métallisées et le drapeau apparaît rouge blanc bleu. Si la rue était plus large le cliché aurait pu être pris de l’autre côté des autos, mais ici c’était impossible.

Cette vision qui aurait dû me combler de joie, a surtout provoqué la peur, car ce meilleur alignement jamais obtenu dans ce challenge (débuté il y a de longues années) s’est produit le vendredi soir, avant le premier tour des législatives, tel un signal m’avertissant d’une vague nationaliste. On pourrait en déduire que je dispose d’une nouvelle faculté : je peux lire le résultat des élections dans mes observations des voitures garées… un poulpe est bien capable de prévoir les résultats des matchs de foot. Il faut que j’ajoute ça à mon CV de marabout, car ça peut toujours servir des prévisions électorales.

Forcément, la publicité Citroën suivante, visionnée le lendemain m’a pour le moins interloqué. J’y retrouve le défilé d’un trio de voitures Bleu Blanc Rouge. La pub associe le véhicule électrique à la révolution de 1789. Le banquet décadent de la noblesse est renversé par ces véhicules qui foncent dans le tas. A la fin, un équipage de sans culotte se retrouve avec une aristocrate qui hurle de bonheur sur la banquette arrière, après avoir enfermé la monarchie dans son château devenu prison. Les symboles sont mêlés de manière incompréhensible : les aristos jouent au golf ou au tennis, mais n’auraient que des chevaux, alors que le Tiers État dispose de trois bolides électriques ! La passagère clandestine ouvre la portière à tous les transfuges possibles, ce qui permettra à la monarchie de revenir dans la course. Une fin qui n’est pas si irréaliste : 14 juillet, nouvelle voiture pour le PR.

Quelques jours plus tard :


Une réponse à “Cannes, Palme d’or pour la piste motocyclable ou je ne suis pas allé au casino, mais j’ai gagné au jeu.”

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