Laurent Fouillé déMobiliste

Sociologue Urbaniste

Des passages piétons de la mort qui tue


Pas sages, les piétons ?

Dans les villes de l’automobile, les piétons rasaient les murs et il leur était formellement interdit de tenir le haut du pavé, au centre de la chaussée, réservé aux autos. A tel point, que lorsque les rues devenaient piétonnes ou zones de rencontres, les marcheurs demeuraient sur le trottoir, comme aimantés par les façades.

Si, en théorie, ils avaient le droit de traverser les rues, franchir le torrent de véhicules, pour aller d’un trottoir à un autre n’importe où, où bon leur semble, étant même prioritaires puisque les véhicules devaient leur céder le passage, les partisans du trafic avaient canalisé méthodiquement les pas sur des passages dédiés. Ils formaient des ponts de liane qu’on trouvait un peu partout, mais pas toujours partout. Un simple alignement de rayures blanches les matérialisait au sol et les enfants prenaient l’habitude de sauter d’un rectangle à l’autre, comme on le ferait pour marcher sur des planches suffisamment espacées pour que le risque de tomber entre l’une d’elle se rappelle à nous à chaque enjambée (« pas dans la lave !« ). La ressemblance avec un xylophone ou un clavier de piano autorisait d’imaginer que chaque pas produirait une note singulière, comme cela a déjà était fait avec un escalier

Leur largeur était normée, mais comme chaque règle admet de nombreuses exceptions, l’étroitesse des plus fins ne choquait personne.

Un dessin célèbre, réalisé pour la sécurité routière suédoise, illustre ce phénomène de l’« arrogance de l’espace », soit la part scandaleuse attribuée aux véhicules motorisés aux dépends des autres usagers de la rue (un outil). Ce dessin est essentiel et je m’y réfère souvent. Je l’ai attribué à Karl Jilg, répétant l’erreur de Vox, mais il s’agirait en fait de Claes Tingvall (je viens de lire l’erratum). Je pense toutefois que son auteur aurait mieux fait de dessiner un pont de singe avec des planches espacées, reliées par des lianes, plutôt qu’une planche qui fait office de poutre placée au dessus du vide. Posée dans ce sens, la planche me fait penser à l’Acqua Alta vénitienne et aux installations de débrouille qui apparaissent partout où les inondations obligent à construire à la hâte ces pontons de planches.

Par endroit, sans qu’on sache s’il s’agissait d’un oubli, d’un parti pris d’aménagement ou par économie de la dépense publique, les intersections étaient inégalement pourvues en ponts de singes piétons. Vous pouviez être obligé d’en emprunter trois pour compenser l’absence d’un, ou traverser à la nage, frauduleusement et surtout à vos risques et périls.

A une époque antérieure, des clous plantés entre les pavés avaient préparé le terrain, raison pour laquelle bien après leur disparition, on avait continué de les nommer « passages cloutés » (ce qui n’avait absolument aucun sens, puisque les dits passages peints ne comportaient pas un clou). Lorsque les pavés firent leur grand retour à Orléans, et qu’on commença, ici et là, à faire reculer l’inondation motorisée, il fut décidé qu’il n’y aurait pas de peinture (soit l’aveu de quelqu’un qui trouve que c’est moche) et seulement des clous. En fait ces passages sont devenus invisibles, donnant l’impression que les piétons traversent n’importe où, donnant prétexte à râler au volant. Cela étant dit, le passage invisible est efficace indirectement : en laissant croire que les piétons traversent n’importe où et n’importe comment, la vigilance de l’automobiliste s’en trouve accrue.

Comme la peinture blanche (ou les clous) ne suffisait pas à garantir l’interruption du trafic qui permet la traversée en sécurité (et oui, il ne s’agit en fait pas d’un pont surélevé, mais bien d’un passage à gué, à niveau donc), il fallait créer des sortes d’écluses, pour qu’entre deux torrents, une épisodique sécheresse viennent tarir le flux. C’était le même problème que celui posé par la gestion du trafic aux intersections. La solution se trouvait dans l’installation d’un kit d’éclairage nommé des « feux ». Je ne vais pas vous expliquer le principe, car je pense que vous le connaissez. Il suffisait sur chaque branche de l’intersection d’ajouter des caissons piétons pour que, perpendiculairement à la signalisation tricolore qui communique avec les autos, l’information sur le droit de passage soit donnée aux piétons en attente sur le trottoir. Le défaut de ce petit kit d’éclairage, c’est que lorsque c’est vert pour les piétons, c’est aussi vert pour les voitures qui tournent dans l’intersection. Cette erreur de design sera la cause d’innombrables blessures et décès prématurés. Le prix de la liberté de rouler en caisse en ville.

En résumé, à l’interdiction de traverser en dehors des clous (une interdiction spatiale) venait s’ajouter celle de traverser lorsque le bonhomme est rouge sang (une interdiction temporelle). Cela produisait une aberration : il fallait attendre même en l’absence de circulation. Invraisemblance dans laquelle s’engouffrait immédiatement un non-respect de la règle, qui lui-même posait des problèmes d’éducation, aux conséquences bien plus grandes, à savoir « fait ce que je dis, pas ce que je fais ». Des parents se trouvaient obligés de respecter une règle absurde devant leurs enfants et de l’enfreindre lorsqu’ils étaient pressés (devant leurs enfants ou d’autres). Se décrédibilisant soi, mais surtout délégitimant aussi l’ensemble des institutions qui ont édicté des règles absurdes au point qu’on puisse ne pas les respecter sans être un révolutionnaire ou un contradicteur systématique. Du point de vue de tous, il y avait des règles absurdes ou optionnelles, au bon vouloir de chacun, pour l’un cela pouvait être l’interdiction de se garer sur le trottoir, pour d’autres cela pouvait être celle de frauder le fisc.

Au delà de la faille pédagogique, le dispositif adopté par mesure de sécurité et d’efficacité, était aussi inefficace que dangereux, comme en atteste les statistiques sur « les accidents impliquant des piétons« , c’est à dire les tuant ou leur causant de sévères blessures.

Du côté des statistiques d’accidents piétons à l’échelle nationale, j’ai l’impression que la dernière analyse des accidents qui tuent et blessent des piétons se base sur des données de 2016. Dès la page 2, il est jugé bon de rappeler que :

Les victimes piétons représentent 16% de la mortalité routière en France métropolitaine (559 piétons tués en 2016) et 16% de l’ensemble des blessés graves dans les accidents de la circulation (4 289 piétons gravement blessés selon l’ONISR, 2017).
Les piétons sont majoritairement heurtés par des usagers lors de leur traversée de rue (86 % des victimes piétons selon Coquillat, Lafont, 2015). Dans deux tiers des accidents mortels, cette traversée se fait sur un passage piéton ou à plus de 50 mètres d’un passage piéton, soit en situation de traversée régulière (ONISR, 2017).
Lors de la traversée de rue, différents facteurs ont été identifiés comme accidentogènes : les problèmes de visibilité réciproque et d’anticipation entre les piétons et les conducteurs, les largeurs importantes de voirie, les vitesses élevées des véhicules, la complexité de certains aménagements (Brenac, 2003).
Les piétons sont majoritairement heurtés par des voitures (65% selon l’ONISR, 2017). Les conducteurs impliqués dans des accidents piétons sont de tous âges : 16% de 18-24 ans, 60% de 25-64 ans et 14% de plus de 65 ans (Source : BAAC 2016). Cette répartition est similaire à celle concernant plus généralement des conducteurs de voiture impliqués dans un accident corporel (respectivement 19%, 69% et 12% selon le BAAC). Il y a donc un enjeu à sensibiliser l’ensemble des conducteurs aux spécificités des piétons.
Dans 60% des accidents piétons mortels, le conducteur n’avait pas effectué de manœuvre d’urgence, la vitesse de choc correspondant à la vitesse de circulation initiale (Martin and Wu 2018). Il semble donc ne pas y avoir eu de perception du piéton par le conducteur avant le choc.

En 2023, on mettrait à jour ainsi (sur la base du Bilan des accidents 2023 de l’ONISR) :

Les victimes piétonnes représentent 14% de la mortalité routière en France métropolitaine (439 piétons tués en 2023) et 13% de l’ensemble des blessés graves dans les accidents de la circulation (2006 piétons gravement blessés estimés par l’ONISR).

Pour le reste, on peut penser que pas grand chose n’a changé depuis. Sur la base du graphique de la page 23, on serait tenté de préciser que « les piétons représentent 25% des tués présumés non responsables« . Juste en traversant la rue, PAF! et peut-être en suivant des recommandations présidentielles, pour trouver un emploi de serveur !

Presse le bouton, ça détend

Afin de diminuer le caractère douloureux d’une attente forcée, un bouton poussoir promettait la prise en compte de votre appel désespéré imminemment sous peu. Il fut nécessairement qualifié de bouton placebo, car la démonstration en avait été faite que la plupart d’entre eux n’avait absolument aucun effet sur l’enchainement des phases de vert et rouge. Qu’on appuie ou pas, le temps d’attente est le même. Il y avait deux types de bouton placebo : ceux qui semblaient débranchés ou défectueux, la pression du bouton n’affichait même pas l’appel pris en compte, et ceux qui bien que raccordés, comme attesté par l’affichage, n’avaient aucune incidence tout de même. Ce qui signifiait que le programmateur du feu avait décidé que le temps accordé aux piétons serait le même, qu’il y en ait ou pas. Autant dire que ça encourage plutôt à ce qu’il n’y en ait pas. Et comme il n’y en a pas, on peut réduire la phase verte pour les piétons… Dans une intersection saturée, si l’on veut augmenter la fluidité du trafic, le vert piéton dure le temps exact de sa traversée (avec un pas lent, si les humanistes aux manettes ont une pensée pour les plus fragiles) et le temps rouge piéton s’allonge pour fournir un maximum de vert aux autos.

Place de Loire, il est raccordé, c’est déjà satisfaisant de savoir son appel pris en compte, on pourrait ajouter une musique d’attente comme au téléphone

En plus de prendre toute la place, on leur dédie l’essentiel du temps de droit de passage. Ainsi les plus rapides peuvent foncer, pendant que les plus lents doivent attendre. Un raisonnement imparable, qu’on peut résumer par « chaud devant » ou « moi d’abord ». Une attitude dont la couleur serait orange, privilège des autos : « banzaï » ou « ça passe ». Quand on y songe un instant, le feu orange est une invitation à accélérer avant une intersection, à passer sur le fil, à jouer avec la limite. Le compte à rebours est bien plus responsabilisant. Vis-à-vis de ce que j’ai évoqué précédemment au sujet des règles et de l’éducation, on voit encore un cas limite dans lequel nous montrons nos infractions aux plus jeunes. Les passagers à l’arrière, souvent des enfants, ont un peu plus de chance de voir le feu passer au rouge, lorsque les personnes à l’avant (souvent des adultes) l’ont vu orange bien mûr.

Revenons à nos boutons. J’ai connu des boutons d’appel efficaces. Il y en avait un, particulièrement violent, à Nantes sur le boulevard des Frères Goncourt : le temps de latence était quasi inexistant. Ce bouton offrait un pouvoir incroyable au piéton, comme une télécommande ou un interrupteur normal en fait. La fameuse logique presse bouton qui produit un effet instantané. J’espère qu’il n’a pas perdu de sa puissance. (@Nantais : pouvez-vous me répondre ? M’inviter, pour que je vienne vérifier par moi-même ?). A Orléans, il y en avait aussi un bon, moins violent, mais assez efficace tout de même, avenue Jean Zay. Il était tellement bon, qu’il a été retiré (sur streetview, on le voit jusqu’en 2021). Ils sont rares ces boutons qui donnent du pouvoir (et du temps) aux piétons. Si vous en connaissez des bons, je suis preneur (pour les piétons, c’est un peu l’équivalent des coins à champignons, mais on peut les partager, ils ne se cueillent et ne se mangent pas).

En revanche, les faux boutons sont légion, vous devez certainement en connaître à côté de chez vous. Sur le boulevard Saint Euverte, accolé à la plus petite aire piétonne connue à ce jour (au monde), se trouve un passage singulier, qui en plus d’une traversée en trois temps est suréquipé en feux et boutons, car une couche supplémentaire d’équipements a été posée à l’intention des cyclistes. Ainsi, on peut, si on le souhaite, appuyer sur deux boutons d’appel. Il faut dire que le généreux temps d’attente pourrait permettre bien d’autres activités ou au moins l’appui d’une cinquantaine de boutons de ce type. Un soir, en rentrant du ping-pong ou du basket (c’est la même salle), nous faisons avec mon fils une découverte majeure : si on appuie sur les boutons, le temps d’attente est très élevé, le système de feux suit sa programmation ordinaire, c’est le même temps que si on n’avait pas appuyé, on connait bien, mais ça, c’est seulement en journée. Passée une certaine heure (disons 20h00, après que les piétons soient couchés, donc), si tu n’appuies pas, alors le temps d’attente devient IN-FI-NI (jusqu’au lendemain matin, j’avoue on n’a pas attendu, on a traversé au rouge, il n’y avait pas de circulation à ce moment-là). Le bonhomme reste rouge toute la nuit, si personne n’appuie dessus.

Non loin de là, des efforts ont été réalisés sur le quai du Roi au niveau de sa traversée par l’itinéraire de la Loire à Vélo, où un caisson piéton vélo a remplacé l’ancienne installation et propose un bouton poussoir efficace, c’est suffisamment rare, pour que je me sente obligé de l’évoquer.

Quand on est un piéton du quotidien, on finit par explorer toutes sortes d’itinéraires et de variantes, plus ou moins agréables ou rapides. Sur les quais de Loire ou la rue Jeanne d’Arc, je connais des passages gérés par des feux que j’emprunte s’ils sont verts, mais s’ils sont rouges, je marche au passage suivant dont je sais qu’il n’est pas équipé, m’évitant ainsi une attente. Sur les mails, les choses se compliquent, la plupart des passages sont équipés et les rares passages libres peuvent être un peu risqués, nous y reviendrons.

Voilà un levier d’action pour les piétons : traverser aussi souvent que possible sur des passages non équipés de feu, ça régule le trafic et diminue le débit théorique maximal. A la fin, quand il y aura trop de piétons, le rapport de force s’inversera. Ce sera alors un passage automobile qui demande pardon de traverser une rue piétonne. Le temps d’attente sera tellement long, qu’elles circuleront ailleurs ou s’évaporeront. A la fin de ce processus, la rue deviendra une vélorue, tant le trafic automobile sera devenu anecdotique. Je ne prophétise rien, je résume seulement ce qui a été observé au croisement de la rue d’Orléans et du quai Lamartine, à Rennes. A la fin, Lamartine est une vélorue, le flux piéton de la rue d’Orléans a vaincu, vive la république ! (c’est le nom de la place, pour ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans la Rennes).

Le square Charles Péguy : un monument peut aussi en cacher un autre.

J’en ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog. Il faut que je m’attaque à Charles Péguy, ce monument. Charles Péguy est un grand homme, mort pour la France et né à Orléans. Si Jeanne d’Arc n’avait pas trusté la place, il aurait pu être le symbole de la ville, lui qui n’y a pas dormi seulement trois nuits, mais y a vécu toute son enfance, dans le faubourg bourgogne, jusqu’à l’école normale, puis le lycée Pothier. Il était donc louable de donner son nom à, pourquoi pas, un square. Puis vint la mandature de René Thinat qui décida de construire un pont routier sur la Loire (il est notable que le pont a un article wikipédia, mais pas le maire d’Orléans qui lui a donné son nom). Le pont est né en 1977, le maire est mort en 1978. Le jumeau du pont ne verra jamais le jour et seules les culées et la base des piles attestent qu’il est mort-né. Peut-être tout cela parce qu’il venait de profaner l’esprit de Charles Péguy en transformant son square en giratoire, vouloir mettre un carré dans un rond. Le square étant dans l’alignement du pont, un gros tuyau à voitures y a été déposé à la hâte.

Pourtant, à bien y regarder, ce square tel qu’on peut encore le pratiquer à ce jour, au-delà du cas d’étude qu’il nous offrait sur la diversion des automobilistes par les publicités de lingerie, est bel et bien un monument à la fois à la gloire de Charles Péguy, mais surtout au piéton inconnu bafoué quotidiennement sous la république des automobilistes (Republic of Drivers).

En effet, Ici, on oblige chaque marcheur orléanais, qui tel Jeanne d’Arc vient de l’Est pour entrer par la porte Bourgogne, a passé nécessairement devant la statue du poète, pour lui rendre hommage, forcément. C’est du moins ce que l’on pourrait penser en observant le plan ou plutôt le mode d’emploi de l’intersection. C’est manifestement un giratoire (ovale) à trois voies, mais des feux viennent contredire l’habituelle priorité donnée à l’anneau. Curiosité plus grande encore, là où d’habitude on invite les piétons à faire le grand tour du cercle, à le contourner, ici le passage a été pensé pour traverser l’îlot central. Cela vous permet de vous rafraichir au pied des platanes, auprès d’une grande fontaine en face de la statue du grand homme, encerclé par des voitures qui accélèrent et freinent en rond tout autour de vous. Au résultat, les bancs s’usent plus lentement qu’ailleurs.

A une époque pas si lointaine, le piéton était prévenu de l’itinéraire singulier que la politique culturelle lui proposait (en le forçant un peu) et un panneau spécifique en format totem était positionné en cinq points. Ils ont été retirés (sur streetview, ils disparaissent entre 2014 et 2015) car ils formaient des obstacles, certains penchaient et personne ne les lisait (beaucoup n’y pigent que dalle aux plans de toute manière), preuve en est avec un taux de respect variable. J’ai retrouvé un reportage photo maison qui date justement de 2014 (ça faisait deux ans que je passais par là et j’étais toujours ébahi de ce trésor d’imagination, d’ingénierie sur plan/qui plane et de décisions qui se prennent loin du macadam).

Parce que rendre visite à Charles demande une gymnastique pas commode. L’itinéraire qui est le plus souvent le mien (ça peut être un itinéraire de Basket/Ping-Pong et plein d’autres destinations) consiste à enchaîner quatre traversées avec feux. Certaines sont nécessairement désynchronisées, en revanche si la traversée du square proprement dit est effectuée à marche forcée, il est possible de bénéficier d’une micro-onde verte, mais c’est au détriment de l’hommage qui se limite alors à un regard éclair en direction du crâne percé de l’homme de lettre. Il n’y a que la 2e et la 3e traversée qui peuvent s’enchaîner sans attente obligatoire. Si vous marchez lentement, vous patienterez 4 fois, mais vous avez le temps, puisque vous marchez lentement : inactif !

De ce fait, les gens du commun, pressés qu’ils sont ou lorsqu’ils ne sont pas accompagnés de leur progéniture, optent pour la traversée sauvage, à l’arrache, bravant l’interdiction manifeste de traverser en l’absence de tout pont de liane, pas même une trace délavée par le roulement ou amputée par des interventions sur les réseaux souterrains, rien. Mais c’est tellement plus rapide, c’est par exemple comme ça que je gagne du temps sur les kilomètres haut-le-pied que j’effectue sans mon fils (au retour après que je l’ai accompagné à l’aller et à l’aller pour aller le chercher et le raccompagner au retour). C’est l’endroit logique pour traverser. Le concepteur des lieux vous oblige à désobéir ou à disposer d’un temps considérable. Vous l’entendez, il s’exclame : « Si vous marchez, c’est que vous avez le temps, un truc de retraités ou d’enfants, à non, eux ils ont du temps, mais on a peur qui leur arrive quoi que ce soit. Bref, si vous marchez, vous êtes un retraité ou un sans papier, si vous aviez du travail et un logement, vous auriez une voiture pour aller de l’un à l’autre et vous ne viendriez pas ralentir la bonne marche des affaires, la bonne circulation des autos, le droit du citoyen d’aller et venir (pour produire ou consommer). »

Quelqu’un qui tiendrait ce discours ne m’aurait jamais vu marcher. Car oui je prône la lenteur, mais pour marcher beaucoup, il faut marcher vite, quand on le peut, sinon on n’a pas le temps de faire grand-chose en effet. On risque de louper la sortie des classes, par exemple (16h30 ? on ne devrait jamais finir de travailler après nos enfants si on en a, après c’est le goûter). Si tu veux parcourir de la distance à pied, à moins de disposer de beaucoup de temps, il faut marcher vite et donc ne pas mettre dix minutes à traverser une intersection, ou alors seulement par commémoration de Charles Péguy.

Le passage piéton de la mort, le véritable, l’unique

A Orléans, on n’est pas des rigolos, peu de gens le savent, même localement (les gens sont distraits) mais nous détenons le plus grand passage piéton de la mort : il mesure 66 m de long (de bordure à bordure), compte 56 planches (de taille variable) traverse six voies de circulation plus un parking (du souvenir français) et relie deux pompes funèbres ! Et ouais, tu dois pouvoir aller de la mort à la mort sur tes propres guibolles ou alors c’est pour faciliter les devis à réaliser par les proches du défunt, ou lui-même s’il est prévoyant. Tu te gares au milieu, un demi-passage et tu vas chez Caton, puis tu traverses en entier jusqu’à PGF, il ne te reste qu’un demi-passage pour rejoindre ta bagnole, c’est optimisé. Son tracé forme un déhanché pour épouser parfaitement le stationnement oblique (ce serait dommage de perdre une place ainsi, bêtement, alors qu’on peut te dessiner ça aux petits oignons, au chausse-pied même) et deux platanes piétons font partie intégrante du dispositif. Du stationnement handicapé permet de ne pas trop respecter l’interdiction de stationner à moins de cinq mètres, idéal ! Comme ça, si un jour le masque participe à une collision, ce sera en partie la faute d’un titulaire de la carte bleue (sympa pour eux). Enfin, ajoutons que ce passage se situe entre d’un côté des lycées (3, presque tous les lycées publics de la ville encerclent le parc pasteur) et de l’autre des collèges et autres écoles primaires et maternelles publiques ou privées. Oui, on peut être passage piéton de la mort et chemin des écoles en même temps. Afin d’éduquer nos enfants à la dure, ce passage n’a pas été équipé de feux, on est presque en section courante, aller, roulez jeunesse. Ainsi, l’enfant orléanais qui va à l’école à pied, de la maternelle au lycée, comme Charles Péguy en son temps, s’il survit, sera apte à marcher partout (sauf peut-être en Inde, j’ai des témoignages inquiétant en provenance du sous-continent). Le bar-restau en face de Caton s’appelle « L’école des sales gosses ». Des choses comme ça, ça ne s’invente pas, ça existe vraiment. Venez-y pour voir !

Le passage Spezial

Un tout petit peu plus loin, encore plus près du monument aux morts pour la France, toujours sur le boulevard Alexandre Martin, se trouve le passage Spezial. JCDecaux a eu la remarquable idée d’installer une sucette publicitaire en amont du passage piéton. Une armoire électrique judicieusement placée permet, outre d’alimenter l’éclairage publicitaire, de former un garde-corps robuste empêchant tout piéton masqué par l’affichage de débouler sans qu’on le voit. C’est bien pensé, le truc. Autre particularité du passage Spezial, il se prolonge au-delà de la chaussée, avec une forme biseautée du meilleur effet, c’est aussi ça le travail de JC, le roi de la déco.

Pièges à piétons

Dans le genre casse-pipe (on imagine Coyote en train de concevoir un énième dispositif pour anéantir Bipbip, l’autruche), j’ai découvert un jour à Paris, une belle mise en sécurité autour d’un chantier (ça me faisait plaisir, souvent il n’y a rien de prévu ou un simple panneau « piéton dégage STP») que je décide d’emprunter puisque ça a l’air bien organisé. Et là je découvre que je panneau qui te guide, te masque complètement la visibilité. Un vrai piège à piétons, bravo, super bien conçu.

On veut de la couleur !!

Un jour, lassés de la tristesse de ces lignes blanches sur fond noir, on vint à se dire qu’un peu de couleur ne ferait pas de mal, ainsi apparurent de rares pont de lianes multicolores, en arc en ciel.

Bordeaux, non loin de la mairie.

Il y eut aussi des tentatives d’illusions d’optique permettant de donner l’impression 3D d’un passage surélevé. A en croire le CEREMA, l’effet sur la vitesse (effet de surprise) ne dure pas plus de six mois, le dispositif est coûteux (5 à 10 fois plus cher) et éphémère (à renouveler tous les 6 mois, au lieu de 2,5 ans, donc en fait 25 à 50 fois plus cher). Je laisse le soin à chaque collectivité de multiplier par le nombre de passages dont elle a la responsabilité.

Pourtant cela n’empêche pas les écoles de Blois ou de Fleury-les-Aubrais d’utiliser les pigments pour colorer l’asphalte autour des passages piétons, devant les écoles. C’est beau, donc j’aime. En revanche, l’argument financier du CEREMA n’est pas à jeter à la poubelle. Si dans les musées on n’a pas le droit de toucher les œuvres, pourquoi aurait-on le droit de rouler dessus sans vergogne avec des pneus (qui vont tout dégueulasser, puis effacer par érosion) ?

Je pense qu’il est impératif de peindre au sol, car c’est beau. Si ça fonctionne pour apaiser la rue, ça peut être bien, mais ce n’est qu’un effet wow. Il faut utiliser la réglementation, modifier le plan de circulation, faire venir durablement les piétons et vélos et pousser les autos vers la sortie. L’effet esthétique est une fin en soi. Une plaque d’égout colorée peut égayer un lieu, des gens me l’ont dit, je ne suis donc pas seul à le penser. Pendant que nous en colorions une avec ma fille, un homme qui nous félicitait de notre initiative, me fit savoir qu’un homme peignait les poubelles à Sète sans rien demander à personne. La beauté des rues du sol aux murs en passant par le mobilier (qui n’a souvent d’urbain que le nom) est un argument pour la marche et le vélo (s’il ne roule pas trop vite). Elle donne une raison de déambuler et fournit un agrément à la déambulation lorsqu’elle est purement utilitaire.

Mais si le sol est orné, on ne peut plus, du moins, on ne devrait plus pouvoir le piétiner de la même façon, stationner et rouler dessus, sans scrupule. La décoration au sol va de pair avec la piétonisation et avec ma fille, nous ne colorions que là où nos dessins ont une chance de ne pas être trop éphémères. Si on veut de l’évanescence, on utilise des craies, pas de la peinture. Pour que la peinture tienne, il ne faut pas rouler dessus avec des voitures. Je suis absolument en faveur de rues scolaires peintes et de rues piétonnes colorées, mais moins d’accord avec des concepts comme celui de la rue Jeanne d’Arc (encore elle) rouennaise (bien que j’adore ce qu’a fait Inkoj et même précisément parce que j’adore les peintures d’Inkoj). Il faut d’abord revoir le plan de circulation, c’est la base.

A la limite, cela peut fonctionner comme le cheval de Troie d’Ulysse (ou celui de Métis si l’on considère que c’est elle, par Athéna sa fille, qui l’aide à inventer le stratagème). En effet, la ruse pourrait consister à peindre en laissant les voitures circuler, puis, lorsque l’œuvre commencera à se noircir de gomme, de dire : « c’est dommage, ça l’abîme, on devrait peut-être retirer la circulation et le stationnement ? ». Sinon on va gaspiller la peinture. Il n’y a pas que l’argument du coût monétaire pour la collectivité, il y a aussi l’impact environnemental, l’énergie déployée et le temps perdu à entretenir une peinture qu’on ne devra cesser de repeindre parce qu’on la maltraite, un peu comme on ne cesse de faire le tour des cathédrales avec des échafaudages qui nettoient, pendant que la pollution atmosphérique salit. Pas le temps de finir le tour, il faut recommencer. Je suis allé vérifier par moi-même devant les écoles fleurissoises quelques jours seulement après l’inauguration de l’œuvre : c’est magnifique, mais… il y a déjà des traces de frein, enfin de pneus. Idée pour la ville de Fleury, directement inspirée par la toponymie, rue de Verdun : creuser une tranchée au milieu (ça réduit considérablement le passage). Sans creuser, on peut se contenter d’un filtre-modal.

Au retour, je suis passé par hasard par la rue Pablo Picasso (toujours inspiré par le nom des rues) et je découvre une seconde œuvre. Puis, passant devant l’unique rue aux écoles d’Orléans, je me suis dit, qu’un peu de couleur ferait du bien ici.

Le passage surélevé de Solferino

J’attends toujours MON passage surélevé dans MA rue, avec une vraie passerelle je veux dire, pour aller de chez moi au potager du parc en face. Actuellement je dois faire tout le tour du château, les rendements agricoles en pâtissent. J’avoue, c’est abusé, surtout si on fait le parallèle avec le corridor de Vasari ou Corridoio Vasariano, le passage protégé, couvert et surélevé, celui que les Médicis empruntaient pour ne pas se mêler aux foules florentines. Non, je déconne ! En fait, le passage surélevé actuel, rue de Solferino, c’est un passage piéton sur un ralentisseur (et aussi, détail qui compte un peu, devant le portail circulé d’une résidence). En général, on place le ralentisseur en amont de la traversée, pour diminuer la vitesse à l’impact, mais là non, on compte sur l’automobiliste (qui accélère en côte) pour ralentir en anticipation de l’obstacle (piéton ou non, peu importe). Sans modifier l’aménagement, je rêve de transformer le panneau « passage surélevé », qui se trouve juste devant notre porte (ça ne s’invente pas, je n’ai pas beaucoup d’imagination vous savez) en « Pas sage, juste sur-élevé », ce qui pourrait être une devise, un blason, le mien ou celui des piétons en général. Le pictogramme pourrait être enrichit façon Clet Abraham ou Tabby en représentant un pont de singe. J’ai également pensé colorier chaque planche avec une couleur de l’arc en ciel, il y aurait moyen d’en faire 7, mais les pointillés sont fourbes lorsqu’on veut relier les points, ça fonctionne moyennement. Je n’ai pas osé le faire dans la rue pour le moment.

On pourrait plus tard le nommer « Pas sage, sur-élevé » Laurent Fouillé. Quel égocentrique celui-ci ! Mais non ! Bien au contraire, les grands hommes donnent leur nom aux rues ou aux ponts, aux bibliothèques ou aux musées, c’est normal. Les petites gens devraient pouvoir donner leur nom aux panneaux ou aux ponts de lianes, à des bancs, des potelets, des lampadaires (je pense qu’il y en a plus que de personnes, donc on devrait tous pouvoir avoir le sien, faut que je refasse mes calculs, mais je pense qu’on est large). Après réflexion, des noms de femme feraient du bien, car la parité posthume ne se porte pas mieux que la parité du vivant, on pourrait donc l’appeler Louisa Fouillé, quand elle aura repeint le panneau. Faut que je lui en parle d’abord !

PS : vous savez Batman, il a un projecteur qui éclaire le ciel de Gotham avec un logo chauve-souris ? J’ai découvert que rue de Solferino, je dispose d’un dispositif similaire (avec les moyens qui sont les nôtres, je ne suis pas Bruce Wayne). Chaque soir, à la nuit tombée, un lampadaire est parfaitement aligné avec un arceau vélo et projette au sol, l’ombre d’une interdiction de stationner. J’ai donc sorti mes craies.

PS2 : la vue de toutes ces places de stationnement « périmables » me font penser qu’avec DAMMO, nous avions commencé à inventorier et cartographier les places de stationnement situées à moins de 5 m d’un passage piéton et qui devront disparaître avant le 31/12/2026. Je peux vous dire qu’il y a en a encore beaucoup par ici et qu’on ne les a pas toutes trouvées, il faudrait inventer une sorte de pokemon go pour aider Orléans Métropole à les retrouver tous (pour les supprimer).

Bonus vacances :

Plan de situation sur un coin de nappe en papier pour les touristes souhaitant faire la visite
en bleu : passage Saint Euverte
en jaune : plus petite aire piétonne du monde
en violet : square Charles Peguy
en orange : passage de la mort
en vert : passage Spezial
en rose : passage surélevé Solferino

Ajout : Le passage fermé du boulevard Saint Eurouge

Le lendemain de la publication de ce billet, nous allions mettre quelques paniers avec le fiston. Au retour, nous empruntons le passage situé une centaine de mettre au Nord du passage Saint Euverte (en bleu sur la carte). Nous attendons si longtemps que nous finissons par traverser au rouge. Le jour suivant, cette fois à l’aller, j’ai filmé une très longue séquence, durant laquelle, le bonhomme restera rouge, et nous finirons par traverser ainsi. Ce feu ne gérant que la traversée piétonne en section courante (pas d’intersection ici), il peut rester vert pour les voitures, toute la vie. (Je propose qu’on le débranche)

Le passage fermé du boulevard Saint Euverte

Au retour, nous avons pourtant vu le bonhomme vert. Quelle peut bien être la durée du bonhomme rouge ?? Affaire à élucider.


3 réponses à “Des passages piétons de la mort qui tue”

  1. pour un exemple de bouton qui fonctionne, je ne connais pas celui cité à Nantes, mais j’en connais un autre (et meme 2 autres en fait). Le long de l’axe velo Nord-Sud, sur le boulevard des martyrs de la résistance. Sur chaque voie voiture, celui à l’est pour une traversée piétons et vélo (piste parallèle), celui à l’ouest juste pour les pietons. Comptez environ 3 à 5 secondes pour le passage au piéton vert.

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    • Merci Alexandre pour ce témoignage. Il en existe donc toujours en fonctionnement à Nantes, ça fait plaisir.
      cela pose la question : quel est le bouton pression le plus rapide de France ? du Monde ??
      Où se trouve-t-il ? Les fabricants, installateurs et régleurs de feux doivent le savoir.
      SVP, si vous avez la réponse.

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