J’avais prévu d’écrire ici la suite du carnet de bord éthnographique dans lequel j’ai consigné les observations de mes trois premiers déplacements à Lorient. Depuis, il y en a eu 5 de plus. La priorité a été donnée à la production : un diagnostic du quartier présenté aux habitants, l’organisation d’un challenge de démobilité (un beau flop), celle d’ateliers d’urbanisme (qui ont bien carburé) et la rédaction du rapport final.
Comme je n’aime pas faire l’impasse (pourtant le meilleur endroit pour jouer au ballon entre les voitures), je tente de raccrocher les wagons.

Mission 4 : du 8 au 15/02
Vacances scolaires obligent, j’embarque les enfants. J’essaie de les associer à mon entreprise… c’est surtout l’occasion de passer du temps avec leurs grands-parents. Je parviens à réaliser 7 entretiens avec des habitants à leur domicile, au téléphone, dans la rue et même en balade dans le quartier. Tout cela en assurant en parallèle l’animation d’un programme ludique : basket sur différents terrains, visite d’un atelier de bande dessinée dans mon école primaire, balade jusqu’à La Base, visite obligatoire de Merville (c’est là que papa travaille !) avec campagne de mesure du bruit, coloriage de plaque en fonte. Le tout à pied. Il a fallu accepté que Papy joue au taxi pour venir nous chercher à la gare. Si cela ne m’avait pas valu la réputation d’être un mauvais père, je sais qu’ils auraient pu marcher pour ce trajet, qui n’est pas plus long que celui qui sépare Austerlitz et Montparnasse, qui nous a bien dégourdi les jambes entre nos deux trains.







Quelques nouveautés : le chantier Jaurès avance, la rue Kerfontaniou est officiellement à stationnement unilatéral permanent, deux coussins berlinois ont été ajoutés rue de Larmor, un passage piéton a été sécurisé et végétalisé avenue du Général de Gaulle, la rue Amiral Gougeard a un nouvel enrobé (mais le marquage au sol a été reproduit à l’identique). Avec les enfants, nous avons colorié de la fonte à côté du nouveau panneau de la rue Kerfontaniou.















Non loin, rue Ratier, cette fois seul, mais tout de même en plein coloriage à l’approche de midi, j’observe un petit manège : trois voitures se garent successivement et tous les conducteurs se dirigent vers la résidence Central Park. Je profite du portail ouvert pour visiter n’étant pas directement concerné par la règle affichée “entrée interdite aux véhicules des non résidants” (je n’ai pas de véhicule, donc c’est bon). L’adresse dispose de 6 emplacements en surface (3 véhicules sont présents) et 26 box fermés en sous-sol. Mon hypothèse est que la difficulté d’accès du parking et les manœuvres imposées ont pour effet que les habitants stationnent sur voirie (surtout en journée, à voir de nuit). En ressortant, je croise deux femmes qui me saluent, elles entrent à pied et l’une d’elle a encore ses clés de voiture dans les mains (elle vient de se garer dans la rue).
Entre deux rendez-vous, rue de Larmor, je colorie face au soleil, un AFK Lorient aux couleurs du FCL, lorsque j’assiste à une manœuvre avec un châssis qui racle un obstacle. J’ai eu mal pour le bas de caisse. Le conducteur d’un âge avancé n’a certainement pas vue l’obstacle triangulaire en béton sur lequel il a « roulé ».





En chemin pour un rendez-vous, j’assiste à une triste scène de rue, du genre dont personne ne sort grandi. Une Austin Mini bleu métallisé (un modèle contemporain) remonte l’avenue Jaurès, au croisement de la rue Sangnier (devant le SPAR), elle s’engage dans une drôle de manœuvre qui trahit l’hésitation : après s’être engagée en direction de Sangnier (elle tourne à droite), la voiture change d’avis, stoppe, recule, car finalement elle veut aller tout droit. Aucun véhicule ne la suit, donc elle se dit que ça passe. Sauf qu’en face, une femme avec un bonnet orange descend l’avenue sur un joli vélo vert (la couleur pastel fait penser à un Jean Fourche) et voudrait aller sur sa gauche, à elle, rue Sangnier. Elle se trouve bloquée par l’Austin qui lui barre la route, en biais, au beau milieu de l’intersection. Elle pose pied à terre et s’adresse, visiblement agacée, à la personne qui conduit la voiture, elles sont face-à-face, la tension est palpable. J’ai un casque audio et une capuche, car ça crachine. J’enlève mon attirail pour tendre l’oreille tout en poursuivant mon chemin, je ne veux pas faire le badaud voyeur et ne distingue pas qui est au volant (homme/femme, jeune/vieux, comme vous, je ne peux qu’imaginer le stéréotype lié au véhicule). C’est alors que surgit un homme, sur son vélo, qui remonte l’avenue. Et lui, ce n’est pas un diplomate, il plonge dans la mêlée : “casse-toi ! dégage ! “. Je vous laisse imaginer le ton et la suite du script, forcément violent, agressif et inutilement viril. Il a envie de pousser sa gueulante. Peut-être pour jouer au héros, passer ses nerfs, exprimer une colère qui n’attendait que ça pour déborder… C’est contre-productif parce que pendant que ça discute (hurle), la voiture reste là et personne ne peut aller là où il souhaite. Si le problème, c’est la perte de temps, cet “échange” participe du problème plus que de la solution.
Dans ces cas-là, je me dis que c’est la preuve du succès du vélo, la rançon de la gloire et le revers de la médaille : il y a suffisamment de cyclistes désormais pour qu’on trouve parmi eux la diversité, pour le meilleur et pour le pire, qu’on trouvait jadis au volant. Hélas, la courtoisie en prend un coup. Ce qui renvoie à des échanges récurrents avec les Mervillois : le sentiment que la conflictualité et l’agressivité sont en hausse. Le civisme et la courtoisie au volant, élevés à un niveau légendaire dans cette région, sont en net recul.
Ici, globalement, on laisse les piétons traverser, la plupart des automobilistes s’écartent pour doubler un cycliste. Mais ces bonnes pratiques régressent. On est sur du ressenti, mais collégialement partagé, cela finit par constituer, sinon une preuve objective, du moins une réalité sensorielle. Et ce n’est pas beau à voir. Et comme l’avenue Jaurès est fréquentée, je ne suis pas le seul témoin visuel. Comme cette scène est sonore, un aveugle, un malvoyant, un riverain, en serait informé sans même voir ce qui se trame. C’est moche.
Un peu sidéré (j’en ai vu d’autres pourtant), je prends un cliché à bonne distance. L’agresseur est masqué par le tronc d’un tilleul. Une publicité rappelle que “répondre au recensement c’est utile pour construire demain.”, une armoire téléphonique modère l’appel au civisme, par un tag : “Liberté mon cul, égalité mon cul, fraternité mon cul “. Le stationnement anarchique et le chantier en cours complètent le decorum dans lequel se joue cette tragicomédie bas de gamme (si l’on s’en tient à l’écriture des dialogues et à la qualité du jeu des acteurs, car le prix cumulé des véhicules n’est pas si pauvre que le sentiment de misère sociale qui émane de tout cela).

Un entretien plus tard, au début de la rue de Larmor, près de l’école, je croise un kéké, un vrai de vrai, châssis rabaissé, ailerons, vitres teintées, gros coup d’accélérateur pour faire vrombir le moteur. Un de mes informateurs m’avait prévenu qu’il y en avait encore, ce qui l’étonnait d’ailleurs, mais il n’exagérait pas : tuning touch forever.
En fin de séjour, pour compléter le programme du centre de loisir, nous sommes allés voir un match de basket (c’était la surprise du chef, avant de repartir). Lorient s’est incliné face à Poissy au terme d’un match incroyable. Le CEP avait une avance considérable à la mi-temps. Je craignais une rencontre trop déséquilibrée, mais remontada. Lorient n’arrive plus rien, les franciliens sont en feu. Les spectateurs sont douchés. Je retiens surtout qu’une petite salle de Kervaric suffit à faire déborder le parking d’intermarché (bel exemple de mutualisation du stationnement pourtant). Des véhicules stationnent sur le cheminement piéton du giratoire, y laissant des ornières, ce qui nécessitera une intervention ultérieure des espaces verts.




Le retour se fera avec une sympathique halte à Nantes, grâce à un généreux temps de correspondance (alors qu’ici pas besoin d’aller d’une gare à l’autre).
Mission 5 : du 21 au 23/03
Vendredi 21/03: Je traverse la France pour participer à une vélorution
8h00, le mail est parti, c’est officiel, le challenge a débuté (sur le papier). 9h44, un appel, c’est une femme qui reçoit bien mes mails, participe peu, mais lit mes courriers. Elle ne conduit presque pas et ne voit pas comment réduire davantage. Son mari a des soucis de santé, en tant qu’aidante, elle peut difficilement s’absenter et le laisser seul. Elle ne comprend vraiment pas les travaux de l’avenue Jean Jaurès : « ce n’est pas cohérent avec votre démarche, vous nous demandez de réduire l’usage de la voiture et dans la rue, la ville réduit la place pour les piétons et vélos, c’est dangereux. » Elle reçoit un autre appel et est obligé de raccrocher (en même temps cela faisait 17 min 43s qu’on discutait).
12h30 je quitte mon domicile. direction la gare. Les deux premiers trains roulent comme sur des rails. Le 3e train de la journée, un TER Aléop Nantes-Quimper, est si populaire qu’avec 10 minutes d’avances sur l’horaire de départ, je découvre qu’il n’y a plus de place assise, aucune, wallou ! Assis par terre, je ne suis pas si mal installé, comparé à ceux qui restent debout. Côté positif : pour réduire l’impact carbone, plus le train est plein, plus l’utilisation de l’énergie de traction est optimisée. Côté négatif, si on sature, alors que le prix du billet est élevé, on arrive en limite de capacité et on ne gagnera pas de part modale. L’inconfort dans le train peut même encourager le retour au volant. En septembre 2026, la desserte sera renforcée de 17 liaisons par jour (ça va faire du bien). Après Questembert, je trouve un siège libre et gagne en confort, mais à la gare suivante, Vannes, le train tombe en panne. Il avait déjà montré des signes de faiblesse à Redon causant un léger retard, mais là, il n’arrive pas à redémarrer. Après quelques consignes contradictoires, nous abandonnons ce train triple (un double qui avait fusionné avec un simple venant de Rennes) et sommes réinjectés dans le train suivant, moins capacitaire et déjà occupé. Arrivée du train à Lorient à 19H53 au lieu de 18H48, la SNCF nous prie de l’excuser pour la gêne occasionnée (je n’ai jamais réussi à obtenir un dédommagement, pff).
Petite gêne occasionnée : cela m’a obligé à remplacer un croque-monsieur maison avec mes parents, par un kebab « Les délices de Lorient » (pratique pour les jeux de mot) que je dévore en marchant pour rejoindre mon père, car le coup d’envoi de la rencontre est à 21H00. Et je vais au stade avec mon sac, qui contient un PC, une gourde, une brosse à dent… ça va, ça se fait, je dépose ma gourde à la consigne !
Nous assistons à un France-Angleterre qui va bien au-delà de mes espoirs : 5-3, un poteau, un penalty raté, un carton rouge. Une hola qui n’en finit plus. Bon, il y a des efforts à faire sur la défense les jeunes : les relances faiblardes dans l’axe ou les passes en retrait approximatives, on a vu ce que ça donne, et ça aurait pu être pire, notre gardien n’a pas chômé. Il faut que je parle de mobilité : avant le début du match, le présentateur fait la publicité d’une initiative de la FFF : un service de covoiturage pour aller aux matchs des tricolores !! J’avais été prévenu de la saturation du stationnement les soirs de match au Moustoir et j’ai pu observer un échantillon de la créativité du stationnement artistique. Il existe un vrai sujet d’organisation de l’accès au stade. Celui de Lorient est placé en son centre, il est facile d’accès à pied et à vélo pour les habitants de la ville. Les capacités de stationnement sont heureusement inférieures à ce qu’elles peuvent être avec un équipement excentré. « Il faudrait des navettes les soirs de match » comme cela m’a été dit. Ça existe dans de nombreuses villes. Avec un billet offert ou combiné (transport + stade) et avec des parkings de dissuasion situés en amont, mais le déploiement de telles alternatives suppose une réduction de la voilure en termes d’offre de stationnement et de tolérance envers ceux qui inventent des places temporaires.



Samedi 22/03 matin : Quel est le plan ? Aller au marché de Merville, écrire des messages à la craie, discuter avec le chaland.
En chemin, un homme qui descend comme moi la rue de Merville, me demande si je prends en photo la maison devant nous. Il a stoppé sa marche pour ne pas être dans le cadre. « Non, je m’intéresse plus à la voiture mal garée au premier plan ». Comme on marche dans la même direction, on bavarde. Il habite non loin, juste après le carrefour de Kerjulaude. Il fait tout à pied. Là, il va à la biocoop, il a déjà fait un aller-retour au marché (il en est à sa deuxième tournée). Je le suspecte ouvertement d’être à la retraite, mais non, il travaille encore ce monsieur, depuis son domicile, car un ordinateur et une connexion internet lui suffisent pour bosser, ça aide. Cet après-midi, il a prévu une rando au départ du Pouldu. Il va s’y rendre en voiture, forcément. En revanche, pour l’été prochain, il s’est organisé un treck au départ de Lorient, jusqu’à Vannes, avec la tente et des haltes dans les campings (pour la douche). Des vacances sous le signe de la démobilité, à pied. Je le quitte en arrivant aux halles de Merville, il continue son chemin. Ce qui est bien quand on marche, c’est qu’on croise d’autres marcheurs !!
Aux halles, la session débute avec deux femmes âgées, l’une avec une canne, l’autre avec deux béquilles. Elles m’expliquent leur difficulté à se mouvoir au quotidien avec les trottoirs encombrés et les voitures mal garées. « Les gens n’en ont rien à faire des règles. Ils font ce qu’ils veulent. La résidence César, c’est n’importe quoi. Des gens de l’extérieur viennent se garer là. Il y a des résidents qui ont deux voitures, mais au lieu d’en ranger une dans leur garage, ils louent ce dernier à quelqu’un d’autre. Moi je n’ai plus de voiture, je vis seule désormais, j’attends d’être appelée au ciel. » Elle finit par s’appuyer sur mon bras. « Il faut que j’y aille, parce que si je reste trop longtemps, je n’arriverai plus à repartir ». Je continue la discussion avec sa comparse, qui réside dans la résidence Agora. Elle se déplace avec des béquilles et elle est tombée par deux fois, à cause de pavés légèrement surélevés et des racines d’arbres qui déforment les trottoirs. « J’ai écrit à la mairie, pour signaler les endroits problématiques, mais ça n’a rien changé. Maintenant je soulève plus les pieds, en vieillissant, on a tendance à traîner les savates. »
Un vieux monsieur est exaspéré : « on ne peut plus rien faire, tout est interdit ! Comment il fait pour aller au boulot, celui à qui on empêche de prendre sa bagnole ? » Vu son grand âge, je me permets de lui demander s’il travaille encore, lui, personnellement ? Sans surprise, la réponse est non. « On n’arrête pas de nous mettre des limites sur tout, c’est insupportable ». Voyant que la discussion tournera court, car il n’a pas stoppé sa marche, je me permets de lui livrer mon sentiment : « soit on se fixe des limites nous-mêmes, on s’autolimite, soit on va se prendre des limites sévères, d’un coup, et on subira parce qu’on ne sera pas organisé ».
Un monsieur avec un béret et un important handicap moteur m’aborde. Au début, je crois reconnaître un cousin que je n’ai pas vu depuis 20 ans, mais non ce n’est pas lui, il me l’assure. Ils partagent tous les deux cette démarche caractéristique, qui leur permet de marcher au prix d’un effort considérable, une rotation du bassin et des épaules à chaque pas (et d’une usure rapide des chaussures car l’avant du pied peu frotter un peu), et une diction qui nécessite un peu d’habitude pour être parfaitement comprise. Par conséquent, je n’ai pas tout compris ce qu’il m’a dit, j’avoue. Je sais qu’il m’indiquait des aménagements saugrenues et des obstacles qui obligent le piéton à se mettre en danger lorsqu’il traverse la rue. Je suis un peu honteux, parce qu’il me donne des infos très précises et je suis incapable de situer les lieux incriminés. Il ne tarde pas, il est venu pour faire son marché.
Une femme m’aborde, « j’ai vu vos messages, j’ai voulu vous contacter, mais j’ai oublié. » Elle habite du mauvais côté de l’avenue de la Marne, à Nouvelle Ville, c’est dommage (je la recroiserai plus tard, à la vélorution)
Un peu plus loin, j’engage la discussion avec une femme sur son vélo électrique. Elle habite rue Carnel (hors cible, encore). Elle m’explique qu’à Lorient, on peut tout faire à pied, à vélo, en bus. Voilà qui m’intéresse : une utilisatrice du bus, un oiseau rare parmi mes rencontres. « Oui, je vais voir ma fille en bus, elle habite à Fort Bloqué. Ça me prend une heure, alors qu’en voiture je mettrai 20 minutes. C’est parce qu’il y a une correspondance à Ploemeur. Parfois, un bus part en avance, alors ça c’est inadmissible, mais en règle générale, ça se fait bien. Une fois, un conducteur en retard, a appelé son collègue pour qu’il nous attende à la correspondance. Les lignes qui commencent par T passent tous les quarts d’heure, c’est pratique ». Avant, elle a vécu pendant des années à Pontivy et elle évoque aussi Saint-Raphaël où le maire propose de construire un parking pour les voitures sans permis des lycéens, ce qui lui fait penser que Lorient, pour les transports, c’est vraiment pas mal. « Peut-être que ceux qui se plaignent et critiquent, ne sont pas allés voir ailleurs. »
Ensuite, j’enchaîne avec un Monsieur qui habite le périurbain à 12 km, possède deux voitures « et bientôt un camping-car » (il me provoque un peu). Il a de la place pour les stationner sur son terrain de 1000m². J’obtiens cette info, parce que je lui explique que les gens de Merville, possèdent souvent deux (ou trois) voitures, mais n’ont pas forcément de garage ou de places de stationnement sur leur parcelle (qui ne fait pas en moyenne 1000m²). « Pas vous, mais les gens pour qui vous travaillez, les décideurs, ils ont tous des voitures de fonction et des chauffeurs, c’est des bobos qui veulent nous mettre sur des vélos. » Je lui explique que les habitants de Lorient n’ont jamais eu autant de voitures auparavant, les rues n’ont pas été pensées ni tracées pour ça. Il me rétorque que c’est faux, que ça baisse dans les grandes villes. J’acquiesce en précisant que si le taux d’équipement diminue dans les grandes métropoles, c’est précisément en réponse à des politiques menées pour réduire et réguler le stationnement, investir dans les transports en commun, les pistes cyclables, réduire la place de la voiture… Je cite le nom d’Anne Hidalgo, (à mon tour de le provoquer), précise qu’elle a été réélue (donc c’est validé par les urnes a priori) et que j’ai entendu des Parisiens reconnaître a posteriori y voir une amélioration. Visiblement, il ne l’aime pas. Il a vécu lui-même en région parisienne, mais à l’époque, c’était une ville sûre, désormais « on ne peut plus mettre un pied à Stalingrad. » Notre conversation dérive ensuite sur le thème des migrations, mon interlocuteur considérant que le continent d’origine du migrant détermine s’il posera ou non des problèmes à la société d’accueil. Il cite la formule de Rocard dont je lui rappelle la fin, souvent tronquée : La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, MAIS ELLE DOIT EN PRENDRE SA PART. On reconnaît qu’on s’éloigne du sujet et chacun repart à son activité, après s’être salué poliment.
Je poursuis mes inscriptions au sol à la craie, lorsqu’une voix m’interroge « Qu’est-ce que vous faites, Monsieur ? » Je me retourne et reconnais deux uniformes de la police municipale. Je m’interromps net pour leur offrir une explication complète de ma démarche. J’aborde des sujets qui les concernent en premier lieu : le stationnement gênant, les appels, les verbalisations, les dégradations de véhicules. C’est bon, j’ai les deux sympathiques agents dans ma poche. Pas besoin de justificatif, ils me font confiance, ça fait toujours plaisir.
Ensuite un vieux monsieur m’explique que pour venir de Larmor au marché de Merville, il n’est plus en âge de le faire en vélo, il a besoin de sa voiture. J’en conviens, la condition physique ne se décrète pas. Je lui indique toutefois qu’il y a un marché aussi à Larmor. « Mais le poisson est meilleur ici ». L’argument est imparable : on ne transige pas avec la fraîcheur du poisson. Je tente désespérément de faire la publicité d’un supermarché larmorien (le comble venant de ma part) qui n’a absolument pas besoin qu’on le nomme ici, ni qu’on fasse la publicité de son rayon poissonnerie. En effet, presque tous les Lorientais vont acheter leur poisson dans ce supermarché de Larmor, alors si les Larmoriens se fournissent aux Halles… c’est un vrai sujet de démobilité. Le port de pêche est à Lorient, pas à Larmor ! C’est logique de venir se fournir ici comme ce Monsieur (mais c’est l’exception), alors que le mouvement dans l’autre sens est presque devenu la règle.
C’est alors que je croise une de mes interviewées qui me raconte comment sa situation a évolué depuis : sa formation à Etel, son covoitureur pas fiable, son déménagement prochain vers Nouvelle-Ville. Elle s’excuse de ne pas avoir encore complété le questionnaire. On se revoit l’après-midi à la vélorution.
L’heure file, il faut que j’aille acheter des Posca à la Fnac pour me préparer une pancarte. De l’autre côté du marché, une militante me distribue un tract et engage l’échange : le maire de Cannes lance son parti. Je ne peux pas décliner l’interpellation. S’en suit une discussion sur le libéralisme, la simplification des normes, que je fais dériver vers l’agriculture et la question des pesticides. Nous ne sommes pas d’accord, mais la démocratie, c’est quand des gens pas d’accord peuvent encore discuter et vivre ensemble. C’est plutôt agréable.
Après avoir fait biper le portique en sortant de la Fnac (je précise, j’ai payé), je retourne au marché récupérer un cageot pour le potager de mon père (c’est technique). Je le fais pour qu’il ne prenne pas sa voiture pour venir en chercher un, prendre le cageot avant la peugeot. Ainsi j’ai effacé 4 km de trafic routier !!








Vélorution !!
Je mange, puis prépare ma petite pancarte, mince, il est déjà l’heure, direction l’église de Kerentrech, point de départ de la vélorution (lieu par lequel je suis passé tous les jours de ma vie de collégien). J’y retrouve les membres du CLAAV et intègre une farandole de gilets jaunes, des triporteurs, des enceintes. Nous ne sommes pas très nombreux, mais l’affluence est correct si l’on tient compte d’une météo capricieuse. Dans le peloton, escorté par les motards de la police nationale (au fait à Orléans, il n’y a pas d’escorte motorisée et je trouve ça plus agréable), j’ai quelques échanges.
Je vais développer le plus long, qui a lieu sur la deuxième partie de l’itinéraire, avec une habitante de Merville, membre d’un collectif mobilisé contre l’aménagement de l’avenue Jaurès. Elle exprime son incompréhension face au rétrécissement de l’espace alloué aux piétons et cyclistes dans les deux contre-allées : « la rue se décompose en 8 files, toutes accessibles ou dédiées à la circulation et au stationnement des voitures, mais aucun emplacement n’est dédié aux cyclistes » « il y a un panneau sens interdit « vélo compris », unique en son genre ». A la critique sur l’aménagement en cours, s’ajoute une critique sur la méthode. L’opération a fait l’objet d’une concertation préalable, avec deux réunions publiques : la 1ère en juillet (quand les gens sont en vacances) et la seconde en octobre. C’est lors de cette seconde réunion que quelques riverains et commerçants ont opté pour le maintien du stationnement, qui du fait de la végétalisation, impliquait une réduction de l’espace piéton/vélo. Elle ne trouve pas logique que seuls les habitants ayant une adresse dans l’avenue Jaurès aient été conviés, car cet axe est utilisé par une diversité plus large d’habitants (c’est une avenue). La publicité insuffisante autour de cette réunion décisive l’interroge. Je la rejoins, car personnellement, j’ai découvert cette réunion dans Ouest-France, le lendemain. J’étais à Lorient cette semaine-là et si j’avais su, je serais venu, en observateur, je ne me serais pas exprimé, mais à la sortie j’aurais essayé de recruter des participants pour mon projet. Bref, suite à cela, un collectif informel a organisé une réunion qui a réuni une cinquantaine de participants (je rêverais d’en faire autant). Le collectif a obtenu un rendez-vous avec des élus avant et après cette réunion publique informelle, mais cela n’a pas abouti à une modification du projet, une mise en pause des travaux ou une nouvelle procédure de concertation officielle. Elle a le sentiment qu’ils ont été entendus, mais que cela ne suffit pas à modifier les décisions prises.
La critique suivante porte sur le poids démesuré accordé à la parole des commerçants. Ce phénomène s’observe ailleurs, car un commerçant en colère peut mobiliser sa clientèle, ce qui oblige partout les élus à traiter la parole commerçante avec une écoute particulièrement attentive. Mais l’argument est plus précis et vise la fleuriste, porte-parole des commerçants, dont la position ne refléterait pas celle de l’ensemble de ses homologues et serait paradoxale : elle demanderait le maintien du stationnement dans les contre-allées, sauf devant son propre commerce. C’est un argument fort, car comment défendre pour les autres ce qu’on ne veut pas pour soi-même ? C’est un peu comme si le démobiliste venait en voiture à Merville. Cela fragilise forcément votre position.
Lors de la mission 3, j’avais discuté avec le propriétaire de la laverie, qui se positionnait plutôt contre le stationnement dans la contre-allée devant son enseigne. Mon interlocutrice évoque aussi la tenancière de l’Académie, qui par bravade ou par habitude, prenait soin de sortir son mobilier de terrasse dans la bande étroite maintenue durant le chantier devant son bar, réduisant encore le passage comme pour en dénoncer l’étroitesse. Un autre commerçant serait sur le point de quitter son emplacement, en invoquant l’aménagement controversé.
A l’arrivée du parcours de la vélorution nous poursuivons la discussion. De mon point de vue et d’une manière générale, les Lorientais aiment la bagnole. Ils font des petits trajets, aiment se garer au plus près. Ils ont aussi un côté rebelle ou punk, pirate, n’aiment pas trop les ordres, ni les politiques qui fonctionnent à Paris (donc pas ici, car ici c’est Lorient). Cette manière de voir les choses est antagoniste du point de vue cycliste qui nous réunit aujourd’hui. Les comportements changent, mais à ce stade, l’opinion majoritaire se trouve encore peut-être du côté du tout-voiture.
Elle me raconte alors une anecdote : une automobiliste a placé son véhicule sur le trottoir, mais en travers (en bataille, elle lui barre la route). Elle essaie de contourner d’un côté, puis de l’autre, sans y parvenir. La conductrice engage alors la conversation : « vous faites ça pour me faire comprendre que je n’ai rien à faire là, qu’il faudrait que je bouge, c’est ça ? De toute manière, le trottoir c’est pour les piétons, donc vous non plus avec votre vélo, vous n’avez rien à faire là ! » Engagée de la sorte, la discussion vélo-voiture mène droit à la confrontation. Ce n’est pas gagné. Mais il faut continuer à discuter et vivre ensemble.
Après le passage du défilé de la Saint Patrick devant LA taverne (tavarn ar roue morvan pour les intimes), je discute avec deux membres du CLAAV. Les deux ont engagé la démotorisation : ces messieurs ont vendu leur voiture personnelle et dans leur ménage, il ne reste plus que celle de madame. Ils habitent vers Keryado et la rue de Belgique. L’un des deux raconte sa démotorisation, il y un an, comme une expérience de vie, un changement radical : le retour au vélo de sa jeunesse, la fin de la passion pour le marché de l’automobile (« je connaissais tous les modèles »), l’aboutissement d’un calcul économique rationnel (il a fait le calcul de combien ça lui coûtait à l’année, au km parcouru). Il décrit sa démotorisation comme une renaissance, on sent dans sa voix qu’il en est ému. Il adore faire du vélo. Son travail se situe pourtant sur l’autre rive du Scorff, mais il pédale par tout temps. Il se demande pourquoi, il n’a pas changé avant, c’est tellement mieux !
Pour son compère, c’est plutôt une suite logique, l’aboutissement d’années de sous-utilisation chronique qui l’ont conduit à vendre cette voiture qui ne lui servait presque pas. Il a, à ce propos une anecdote : sa voiture s’est fait marquer au sol pour constater son immobilisation sur l’espace public. Ce n’était pas la première fois, ce qui est fort, c’est que la voisine qui l’a dénoncé à la police est venue frapper à sa porte pour lui signifier sa dénonciation : « c’est moi qui vous ai dénoncé ». Il le reconnaît volontiers, sa voiture stationnait régulièrement plus de 15 jours sans bouger. Parfois, il la déplaçait seulement parce qu’il découvrait le trait de peinture sur son pneu se prolongeant au sol. Cela renvoie encore à la question « où stationner plus de 7 jours ? » qui m’a été posée à plusieurs reprises.
La discussion avec les quadragénaires se poursuit et je l’oriente sur le sujet de la transmission : nos enfants seront-ils des bagnolards invétérés en réaction de la privation de voiture que nous leur faisons subir ? L’un évoque sa fille qui n’aime pas la pluie et annonce la couleur : quand elle aura le permis, elle sera enfin au sec. Le second est confiant concernant sa progéniture habituée aux modes actifs.






Dimanche 23/03
Une goutte d’eau me tombe sur la tête après être entré dans le bâtiment de la gare et dehors il ne pleuvait pas. Dans l’escalator je constate un début de dégât des eaux : faites attention, c’est une gare en bois, il faut renforcer la maintenance préventive. J’embarque dans un TER hybride et trouve une place en carré de quoi m’installer un confortable bureau itinérant. Détail technique : mon PC reconditionné de l’époque a une batterie si faible qu’il n’est pas vraiment portable (en plus d’être gros et lourd). Il me faut une prise, et ça tombe bien, j’en ai une. En gare de Nantes, le train suivant, un intercité à destination de Lyon, m’offre un placement royal (ticket gagnant) en voiture de queue, sur un carré, côté Loire, près de la fenêtre et dans le sens de la marche. Je m’installe, mais pas de bol : la prise est obstruée. Pas grave, je mange, je bosserais dans le suivant. Par anticipation du remplissage de la rame, je m’accorde une pause vidage de vessie, un peu avant Angers. Je me lève (ce n’est jamais facile avec les tablettes et les accoudoirs) et au moment de m’engager dans l’allée, pensant avoir fait le plus difficile, je me vautre sur le siège d’en face (heureusement vide) et m’excuse auprès du voyageur côté fenêtre, pour l’effet de surprise. La conception de l’habitacle est vicieuse : l’allée est surélevée par rapport au sol des sièges, l’inverse étant plus habituel. J’ai buté sur cette petite bordure sournoise. Un autre détail, que j’avais remarqué à l’aller : ce train est trilingue, les annonces sont doublées en anglais et en italien (mais les noms des gares sont toujours avec la voix française).
A Saint-Pierre-des-Corps, le temps de correspondance me permet de m’ennuyer un peu : j’observe deux pies méthodiquement éventrer le cul d’un sac poubelle pour y pratiquer l’alimentation de seconde main (et en mettre partout), puis l’arrivée d’un train thermique, son bruit et son odeur, m’ont conduit à me réfugier dans l’espace d’attente. J’embarque ensuite dans un TER, tout ce qu’il y a de plus électrique qui s’était déjà bien rempli en gare de Tours. Le chemin vers une place libre m’offre deux observations : un père accompagne son jeune enfant qui a embarqué avec sa voiture électrique. Ce n’est pas une poussette, ça prend autant voire plus de place qu’un vélo. Une voiture dans un train de voyageurs, on aura tout vu ! Second élément intrigant : deux sièges côte à côte sont occupés par des valises et des sacs, j’ai spéculé sur leurs propriétaires, visiblement peu informés des us et coutumes (le siège c’est pour un postérieur). Ma petite enquête aboutira in extremis : il s’agissait de voyageurs hispanophones qui descendront à Orléans. En plus des valises étiquetées CDG, un ruban tricolore me fournit un indice sur leur provenance : Venezuela, Colombie ou Equateur (jaune bleu rouge) mais ce train ne parle que deux langues.
Cette fois, avec un emplacement côté couloir, je n’ai pas accès à la prise murale : chômage technique (je peux encore lire et penser). Lorsque mon voisin se lève pour descendre, je découvre qu’il n’utilise pas la prise, en revanche un chargeur est branché et le fil part en direction des places situées devant. A un moment une main débranchera, puis tentera de rebrancher et je finirai par l’aider. Le train arrive à l’heure exacte. C’est important de parler des trains qui arrivent à l’heure.






Mission 6 : du 21 au 22/05
J’aime le train, mais faire l’aller-retour en 24H, ça fait beaucoup. Néanmoins, ça valait le coup pour organiser ce premier atelier d’urbanisme. Arrivé vers 13H00, j’ai toute l’après-midi pour déambuler dans le quartier, récupérer les clés du Concept, faire des courses (beaucoup trop), préparer l’arrivée de mes hôtes. Après avoir animé l’atelier, je ferme la boutique et rentre me coucher. Le lendemain c’est retour à la gare. Comme je réduis le format de cette 6e mission, je vous épargne les détails du trajet. Toutefois, j’ai découvert le plus grand local à vélo dans un train (au retour entre Nantes et Orléans), ça manquait de vélos, mais sinon l’idée est bien. Moi, je préfère la solution autrichienne du vieux wagon de fret en bois, recyclé comme remorque à vélos, accroché à l’arrière d’un train rutilant.


















Mission 7 : du 10 au 14/06
Le motif principal du déplacement est l’organisation du second atelier. Comme le précédent était une mission éclair, j’opte cette fois pour un format long afin de mutualiser ce déplacement avec des objectifs complémentaires : entretien avec un journaliste, point avec mon interlocutrice de la ville, fête des voisins.
Mardi Le trajet aller, via Paris, a été inspirant : des « encombrants interdits », une rue gracieuse, un tout petit qui marche seul au milieu de la rue, une rue scolaire piste d’athlé, Van Damme en travaux et ce panneau que j’aime tant, boulevard Quinet : « DEFENSE DE FAIRE CIRCULER des Brouettes ou des Voitures SUR LA CONTRE-ALLEE ». J’aimerais en offrir un exemplaire à l’avenue Jaurès. Paris est aussi la capitale des contre-allée, un beau laboratoire pour observer les configurations et leurs évolutions (Saint-Marcel par exemple, que j’observe depuis bientôt deux décennies).











Mercredi Je débute par un tour de vélo : Kervénanec, Larmor (jolie fresque en cours dans le tunnel), La Base, le port de commerce, bassin à flot, la Mairie, retour par l’avenue Jaurès. Après quelques courses (plus raisonnables cette fois), j’anime un nouvel atelier au Concept. Les habitants peaufinent leur plan de circulation et on bûche sur une charte de bonne conduite à l’usage des gens de Merville. Avec une bonne équipe, ça fonctionne tellement bien. Je n’ai presque rien à faire.



















Jeudi je prospecte à pied et déborde du périmètre pour observer comment ça se passe à l’extérieur. Un des points abordés la veille demande vérification : si le stationnement est régulé dans le quartier, que ce passerait-il sur ses franges dans les quartiers voisins ? Je fais donc un grand tour du périmètre en partant du Nord et dans le sens contraire des aiguilles. Frébault m’a offert quelques perles et de vastes capacités de stationnement en journée. Dans l’arborée rue Hyacinthe Glotin, j’aperçois une femme qui gare son véhicule sur une non-place, j’avance vers elle pendant qu’elle se dirige vers la porte d’entrée en face du véhicule, je vois alors un emplacement libre un peu plus loin. J’ose engager la conversation en lui demandant pourquoi, je sais que ce n’est jamais agréable d’être pris la main dans le pot de confiture et que le risque de réaction vive est élevé. « La place libre ne l’était pas quand je suis arrivée. Je ne vais pas rester longtemps. Je viens de perdre ma mère… » Je lui prie d’excuser ma curiosité dans ces circonstances. C’est aussi l’occasion de jeter un œil à la rue du Professeur Mazé dont le réaménagement récent a été critiqué la veille. Ensuite c’est à mon tour de répondre aux questions d’un journaliste de Ouest-France, sur la terrasse de l’Académie. Le chantier Jaurès est presque terminé. On a vu passer la google car, je vous passe donc le bonjour.




















Après ça, comme j’ai encore du jus et qu’il fait vraiment beau, je m’autorise une sortie à la plage pour aller voir la mer. Quelle chance ont les habitants de cette contrée, quelques coups de pédales plus tard, le temps d’une balade par le littoral larmorien qui est maintenant plutôt bien adapté à la pratique cyclable, me voilà qui trempe les pieds dans l’océan, seul à la plage des viviers (on devrait dire crique). En plus, j’ai pu voir comment la magnifique fresque avançait dans le tunnel de Kermélo. Je fais le retour en pédalant pieds nus (les pédales sont lisses, ce n’est pas désagréable, je me sens en vacances). Année après année, les itinéraires qui longent le rivage se sont grandement améliorés. Une étape majeure vient d’être franchie à Toulhars. Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours pensé que cette plage pourrait être aussi piétonne que Port-Maria, maintenant c’est chose faite, le trafic s’est évaporé. Elle est finie l’époque où on bronzait sur des serviettes positionnées à moins de deux mètres des pots d’échappements, contre le muret. Ce qui est frappant, c’est qu’à cette époque pas si lointaine, lorsque je disais que ce flux de voitures ne servait à rien et que ça pourrait être piéton, je faisais face à une réprobation générale : « il faut être réaliste, voyons, on ne peut pas faire autrement« . Si je pouvais voyager dans le temps, j’y retournerais avec une photo de l’aménagement actuel et pourrait ainsi rétorquer avec la même certitude : « regardez, c’est possible, on le fera ! »









vendredi
Je sillonne encore Lorient et fais le point avec mon interlocutrice de la ville à L’embarcadère (un chouette endroit). Puis quelques courses, avant de me rendre à la fête des voisins de Kerfontaniou. Un terrain extrêmement fertile. Désolé, je vais devoir développer.
Infiltrer une fête des voisins : un bon plan.
Il y a des gens qui s’incrustent dans les mariages en mode pique-assiette. Une plateforme (invitin.fr) a été lancée pour marchander ce penchant, l’idée de base étant de se faire rincer à l’œil, je ne vois pas bien le modèle économique. N’étant moi-même pas un pique-assiette, je suis venu avec quelques vivres, comme si j’habitais la rue. Dans une fête des voisins, quand on voit une nouvelle tête, on se présente en indiquant son numéro (tout le monde habite la même rue). Je ne suis pas un infiltré et me présente comme l’intrus qui n’habite pas la rue. J’ai demandé à l’organisatrice si je pouvais venir, elle participait à l’atelier numéro 2 (dont la date avait été fixée de sorte à être présent à cette fête des voisins).
J’aime la proximité et la convivialité, donc j’aime les fêtes de voisins. A Lorient, sur demande préalable, la rue est complètement barrée (au fait DiaLog, avez-vous pensé au motif : fête des voisins/kermesse?). La mairie peut fournir tables et chaises, mais à Kerfontaniou, les habitants ont de quoi dresser un beau banquet et ça se passe debout. Lors d’une piétonisation même temporaire, le macadam devient surface à dessin (je n’ai pas mes craies, donc ce n’est pas moi, c’est les enfants), une aire de jeu : la rue est en pente donc skate-board et trottinette, les Nerf sont de sortie. Rue aux enfants, Rue à jouer, Spielstrasse j’adore. J’ai des Posca dans mon sac, mais il y a des gens avec qui parler.
Leçon numéro une : « on n’a pas reçu le courrier. ». Dans une mission antérieure, à Rennes, on en voulait au prestataire. Ici, j’ai donc pris soin de poster moi-même, chacune des 1000 lettres. Si votre boîte aux lettres est visible et accessible, j’ai glissé mon courrier dedans, même en cas de « Stop pub » car je ne vends rien. Il y a donc une perte en ligne entre la boîte et le destinataire.
Échanges approfondis :
Il a une voiture de 1998 qui approche les 600 000 km !! Il aimerait bien l’emmener à 700 000 km. Lorsqu’elle ne roulera plus, il voudrait la laisser se végétaliser sur un terrain de famille. Il imagine un jour ses futurs petits enfants, l’utilisant comme une cabane avec auto-radio intégré…
La voisine : – elle fait un peu de bruit quand même.
– Je te réveille ?
– Non, je suis levée avant, mais je l’entends.
Un autre voisin : – elle fait beaucoup moins de bruit au démarrage
-Oui, j’ai changé le démarreur, elle démarre du feu de dieu maintenant.
Cet infirmier qui travaille à Kerpape, embauche tôt et rentre tard. Il s’y rend en voiture ou à moto. Le bus n’est pas performant (c’est pour les enfants, les vieux et les cassos) et pendant des mois, la ligne T4 était coupée à Larmor. Il a pourtant une carte et a chargé dix tickets dessus. Pour le moment, il ne s’en est servi que pour aller en bateau à Port-Louis : « Là, c’est efficace ! ». Il est possible d’aller à Kerpape à vélo, en loisir, mais pas matin et soir toute l’année, il a déjà des grosses journées. Il en voit qui font le trajet à vélo. Comme les aménagements qualitatifs en bord de mer forment des détours, ils roulent sur la voie express, c’est bien plus direct/linéaire, mais tellement dangereux… Sa vieille caisse, il ne craint pas de la laisser dans la rue et peut se garer assez loin, ça ne le dérange pas de marcher. Au bout de la rue Lafayette, vers la rue de Larmor, il y a toujours de la place. De toutes manières, vue le nombre de voitures et les rares garages, c’est évident qu’on ne peut pas tous être garés devant chez nous.
Je parle du parking de la poste et des halles, où on m’a dit qu’il y a de la place le soir, avec son voisin, ils s’accordent sur le fait que de leur point de vue, c’est plus loin. Il émet une hypothèse au sujet de ceux qui veulent se garer juste devant chez eux : c’est parce qu’ils ont mis un « pognon de dingue » dans l’objet. La famille possède une seconde voiture, celle des enfants. La grande se l’est accaparée et maintenant qu’elle doit partager avec son frère, ça la dérange un peu visiblement. Quand il quitte le quartier, son itinéraire de départ est dicté par le sens de stationnement. Par exemple, Kerfontaniou et son stationnement à droite dans la descente implique de fait un sens descendant.
La voisine : sauf que moi, mon garage est plutôt dans l’autre sens, en montant la manœuvre est plus facile.
Le problème du quartier, ce n’est pas le manque de stationnement, c’est les fous du volant qui passent par cet « itinéraire collatéral » pour gagner des secondes. C’est vrai que sur la rue de Merville et l’avenue Jaurès, les bus et les feux génèrent un ralentissement, insupportable pour les pressés du volant. Nous aussi, on évite de passer par là, si on peut. Il y en a aussi qui habitent le quartier et roulent comme des bourrins, car ils connaissent les priorités aux intersections. Avec le régime de priorité à droite, ils foncent sans un regard à gauche. Il se souvient d’un carambolage dont il a été témoin. Celui qui se savait « pas en tort » commençait à incendier l’autre. Il est intervenu pour indiquer qu’il trouvait sa vitesse excessive. Le bougre a commencé à jouer l’intimidation en entrant dans sa bulle proximale du genre « qu’est-ce tu veux, toi ? ». Il a lâché l’affaire. Ça ne sert à rien de leur parler : veulent pas comprendre. L’idée de boucles en sens unique dissuasives pour la traversée lui semble une option pertinente. Il faudrait casser la vitesse, parce que si personne n’arrive en face, ils vont peut-être allumer encore plus.
Sa voisine, qui pourrait être sa mère, vit seule et fait tout à pied. Ses chaussures de marche crédibilisent son propos. Elle marche vite, donc il peut lui arriver d’aller « loin » jusqu’à Lanester ou Larmor. Il faut qu’elle fasse attention, parce qu’un jour le décalage d’un pavé (inférieur à 2 cm, détail juridiquement important) l’a fait tomber, après un vol plané, fracturant sa clavicule. Elle a longtemps vécu à la campagne, mais après séparation avec son conjoint, elle s’est installée dans cette maison de ville, avec jardin paisible. « Quand on est seule et blessée, on est contente de pouvoir demander au voisin de faire ses lacets ! » Elle a une voiture, qui sert très peu et un garage. Il lui arrive de la prêter à une amie (un peu moins en ce moment). Une autopartageuse informelle. Ça existe.
Je discute ensuite avec un quarantenaire, un voileux au teint halé. C’est un passionné, il a monté une entreprise spécialisée dans les batteries et installations d’autoproduction d’électricité pour la navigation. Il porte un projet de smart grid pour les ports de plaisance. L’idée étant que quand les bateaux ont rechargé les batteries, ils pourraient ensuite alimenter le continent. Les pontons pourraient être des panneaux solaires sur lesquels on marche. Il voudrait que sa passion, son besoin de vivre avec et sur la mer, n’abîme pas l’océan. Pour lui, le problème dans le quartier, ce sont les quelques fous qui allument (il s’accorde avec notre premier interlocuteur). De ce fait, il doit accompagner sa fille de 8 ans à l’école, alors qu’étant donnée la proximité de l’établissement, elle serait parfaitement en mesure de le faire seule. Une poignée de fous du volant la privent d’autonomie. L’idée de créer des boucles en sens unique lui semble une bonne proposition. « Il faudrait aussi ajouter des passages piétons qui manquent dans certaines intersections, car c’est un peu comme un sanctuaire à piétons. Au volant, quand on en voit un, ça signale la possibilité qu’un piéton arrive, ça incite à ralentir.«
Ensuite, mon hôte m’introduit auprès d’un groupe de femmes. L’une d’entre elle affiche d’emblée son scepticisme, voire sa franche hostilité à la démarche. « Allez-y, je sens qu’on va bien rigoler ! » Je décide d’y aller franco, quitte à caricaturer. « Oui, je veux enlever les voitures. Depuis 1996, notre pays a pour objectif de limiter le trafic automobile… Alors je cherche des solutions. » Elle va chercher son époux, qui est moins dans la confrontation. Pour lui, la solution est toute trouvée avec la voiture électrique. Je pense que si on remplace le parc thermique actuel par un un parc électrique de même envergure. 1 – on n’aura pas réglé le problème (congestion, accidents, encombrement de l’espace public, sédentarité, éloignement) et 2 – on aura d’autres problèmes (production électrique, production des batteries, recyclage)
Il est toujours bon de discuter avec les gens avec qui on n’est pas d’accord. Son époux étant reparti dans son groupe de discussion initial, je reprends avec Madame : pour elle, les cyclistes se croient tout permis, c’est eux le problème.
Forcément, je relativise : comme partout, il y a des cons. On ne peut pas accuser LE vélo, comme on ne peut pas amalgamer tous les automobilistes, il y a les chauffards et les autres. Il est d’ailleurs possible que ce soient les mêmes au volant et au guidon.
Au fur et à mesure de notre échange, au départ presque houleux, nous prenons la direction d’un désaccord cordial.
Tout d’abord, elle a bien reçu mon courrier, mais n’y a pas répondu, car il se trouve que le lendemain, une place de stationnement devant chez elle a été neutralisée par un arceau vélo. Sans étude de besoin, elle considère que c’est la demande de quelqu’un qui travaille à la mairie, pour son propre vélo. Elle a donc fait retirer l’arceau. Ayant fait le lien entre le courrier et l’apparition de l’attache vélo, elle a considéré que c’était une concertation biaisée, de la flûte : « je dis que je vais concerter, mais en fait, les conclusions sont connues à l’avance.«
J’explique qu’il y a un excès d’automobiles et que toutes les villes apaisent le trafic, tentent de le réduire et que ça passe par réduire le stationnement et faire de la place aux piétons, vélos et transport en commun. On peut le voir dans toutes les grandes villes, à Lille notamment, qu’elle dit bien connaître. Elle trouve que c’est du grand n’importe quoi, ce qui passe là-bas aussi.
Il y a aussi le vieillissement, qui fait qu’on conduit moins, et un renouvellement des générations, avec des familles qui arrivent, mais qui n’ont pas forcément les mêmes habitudes que les occupants qui les ont précédés.
Elle touche un point critique, la division des logements. « Au lieu d’une famille avec une ou deux voitures, on se retrouve avec 4 studios et 4 voitures. » Ça arrive, c’est sûr, mais il est aussi possible que des personnes vivant seules n’aient pas de voiture. Elle considère qu’un adulte = une voiture. « Chacun doit pouvoir aller bosser et faire sa vie. On doit pouvoir stationner dans la rue, car les logements n’ont pas tous un garage. Il faut permettre aux nombreux habitants du périurbain de venir travailler et faire leurs démarches en ville. » Le droit à la mobilité, c’est le droit à la voiture pour tous. Cela fait un moment qu’on discute, lorsque passe un jeune couple. Elle dit alors : « par exemple, eux, je suis sûr qu’ils ont deux voitures ».
Ils se présentent comme des Parisiens, néo-lorientais. Monsieur travaille à Vannes et Madame à Quiberon. Mon interlocutrice précédente jubile : « vous voyez bien, ils ont besoin de deux voitures. »
Ils précisent que ce n’est pas le cas. « En avoir une à Lorient, OK. Mais deux, pas question. » Pour se rendre à l’IUT de Vannes, il prend le bus, puis le train, et encore le bus. Pour se rendre à Quiberon, elle prend la voiture. Il est possible de faire Lorient-Quiberon en transport en commun, mais c’est long : train jusqu’à Auray, puis navette pas très fréquente, plutôt orientée tourisme, pas jouable pour le travail, donc elle s’y rend en voiture. Je demande pourquoi ils habitent à Lorient et pas Auray ou Vannes (je ne demande pas pour Quiberon, hors de prix). Ils ont choisi Lorient, parce qu’ils préfèrent la ville, son réseau de transport en commun, le prix de l’immobilier (par rapport à Vannes). En plus de m’offrir une belle illustration de ce que je disais à mon interlocutrice précédente, l’échange avec ce couple m’apportera des éléments nouveaux.
La perception de l’éloignement : les Lorientais pensent que leur ville est immense, parce qu’ils n’ont jamais fait le trajet à pied ou à vélo. Il y a des gens qui habitent à Merville et qui me disent qu’ils vont à La Base en voiture, mais à vélo, on y est en 5 à 10 minutes. C’est juste à côté en fait. Nous évoquons aussi le cas d’une personne (jeune et en pleine santé) qui fait le trajet Place Alsace Lorraine – Naval Group en voiture quotidiennement. Pour qui ne connait pas la géographie locale, le trajet fait moins d’un kilomètre : 11 minutes à pied, 4 en vélo, 3 en voiture (le plus long c’est la manœuvre au départ et à l’arrivée). Faut-il trouver l’explication dans le standing ? l’habitude ? le sentiment d’éloignement généralisé ? NDR : par un autre informateur, nous avons appris que le parking de l’arsenal est sous tension. Ceux qui se garent n’importe comment (faute de places suffisantes) se font suspendre temporairement le badge pour accéder au parking.
La perception du réseau de transport en commun : ce soir encore, quelqu’un m’a dit que les bus étaient réservés aux exclus du volant (enfants, personnes âgés, handicapés, pauvres). Cette mauvaise réputation est souvent le fait de non-utilisateurs. Ce couple est au contraire grand utilisateur du bus à Lorient et très satisfait de l’offre, y compris pour aller à la plage. C’est vrai que s’il y en avait plus souvent et avec une plus grande amplitude horaire, ce serait bien, mais bon, Guidel ou Fort Bloqué, c’est tout de même éloigné, donc ils comprennent bien la structure de l’offre. En revanche sur l’axe du Triskell, un bus toutes les deux minutes pour aller à la Gare, c’est confortable. A l’autre bout du trajet, à Vannes, c’est un bus toutes les 20 minutes. Ayant un peu bourlingué, il constate une vraie mixité sociale parmi les usagers du bus, on n’est pas dans le ghetto (comme à Vannes). Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y a aucun chauvinisme dans cette comparaison Lorient-Vannes, puisque c’est un « Parisien » qui compare les deux villes morbihanaises.
C’est un couple biactif, sans enfant. Dans ce cas, il y a toujours quelqu’un pour dire : « on verra comment ils feront le jour où ils auront des gamins ».
Il est plus de minuit, je n’ai pas vu la soirée passer, je n’ai presque rien mangé ni bu, je me suis nourri des paroles de mes interlocuteurs successifs : ça valait le coup de venir.


















Au retour, via Nantes, j’ai juste eu le temps d’aller jusqu’à la Petite Hollande, où le parking a disparu, et revenir à la gare. A la correspondance suivante, j’ai découvert que le parvis aussi hideux que peu fonctionnel de Saint-Pierre des Corps n’est plus. C’est désormais un vaste chantier.



Mission 8 : du 4 au 14/07
Mode été. Une nouvelle fois, j’embarque mes descendants avec moi. Comme ça, ils voient leurs grands parents et j’ai plus de temps pour rédiger (en théorie). En même temps, j’essaie de les faire participer ou de profiter de leurs activités pour faire mon job.
Vendredi soir, je file au Festival de Chantiers Low-Tech pour assister à la nuit tombée à une projection de La nouvelle aventure mobile grâce à une électricité produite par le pédalage des spectateurs qui se relaient. Le film est très bien. Je n’apprends pas grand chose de neuf, car je m’intéresse aux Vélis depuis un petit moment et que j’ai visionné les capsules publiées Jérôme Zindy. Mais quelle expérience de regarder un film en pédalant : merci cinécyclo, c’est incroyable ! Sur le retour, je croise un hérisson sur le trottoir (ça change des rats).
Le lendemain, j’y retourne avec ma fille. Lorsque nous arrivons, elle est un peu fatiguée de la marche. Je ne trouve pas la table ronde sur la mobilité et pense qu’elle doit avoir un peu retard. L’offre de goûter ne satisfaisant pas l’intéressée, nous faisons un saut jusqu’à une boulangerie. De retour, je découvre que la table-ronde n’avait pas de retard, elle est déjà achevée, il fallait monter en haut de la butte, au pied de la tour de la découverte… C’est loupé. On a tout de même pu visiter les différents stands consacrés à l’outillage low-tech. Sur le retour, une procession vietnamienne traversant le parc Jules Ferry est venue faire écho à l’orientalisme, la raison d’être initiale de la ville.
Les jours suivants mêlent rédaction et petite sortie sur le mini terrain de basket à côté de l’école de musique. Le terrain n’est pas super, mais comme le dimanche, il y avait tout un groupe d’ados qui jouaient, on est revenu le lundi (et il n’y avait personne). On a fait des courses pour le pique-nique du lendemain.








Mardi, on a testé le réseau Izilo, pour cela j’ai téléchargé l’appli et acheté trois billets qui offrent un accès total au réseau pendant une journée. J’emmène les enfants à Gâvres (première fois de ma vie) en bus + bateau. Le calculateur d’itinéraire propose d’utiliser deux bus pour rejoindre La Base, je remplace le premier par une petite marche (franchement l’école de musique de Lanveur, c’est trop près). Arrivés à La Base, on ne sait pas trop où embarquer. On croise un monsieur avec un enfant qui est un peu comme nous, pas sûr d’être au bon endroit, mais un navire est en approche. Nous embarquons. Le hasard faisant bien les choses, nous reconnaissons une matelote (une de nos interviewées). A Gâvres, nous marchons, pique-niquons à la pointe de la pointe, face à Groix et au Sodebo qui fait des manœuvres. Sur le retour, nous faisons une pause à la Maison Glaz, et comme nous avons de l’avance sur l’horaire du bateau, après avoir savouré une glace, nous prenons le temps de visiter Gâvres. A l’approche de l’horaire, un navire est accosté, il est plus petit qu’à l’aller, mais comme l’horaire semble correspondre, nous embarquons. Lorsqu’il démarre, nous croisons un navire qui ressemble étrangement à celui utilisé à l’aller. Oups, je réalise que nous sommes dans le bac qui fait la traversée de la petite mer. J’explique au capitaine notre situation : nous pouvons descendre sur l’autre rive et marcher (très vite) jusqu’au port de Port-Louis dans l’espoir d’y récupérer le bon navire ou bien rester dans ce bac, en espérant qu’après une seconde traversée, le bon navire sera toujours à quai. Le capitaine passe un appel radio : pas d’inquiétude à avoir, le navire nous attendra. On descend d’un bateau pour embarquer dans l’autre (l’erreur est réparée).
J’ai adoré le retour, parce qu’ on a fait la course avec le trimaran Sodebo (qui nous a doublé sans forcer, je n’ai pas de cliché hélas). Nous étions presque coque à coque et son mat semblait immense. De retour sur la terre ferme, à la Base, un bus est en attente à l’arrêt et le chauffeur termine sa pause. Lorsqu’il nous y autorise, nous embarquons. Quand le bus démarre, je comprends que notre retour ne sera pas symétrique à l’aller : décidément, c’est le même terminus, mais une autre ligne ! Très bien, on est venu tester le service, donc testons. Nous roulons jusqu’à l’arrêt Faouëdic, pour y prendre un bus dans le sens inverse en visant cette fois la bonne ligne. Le temps d’attente est court et le bus arrive à l’heure (comme ses prédécesseurs). Nous roulons sur l’avenue Jaurès puis la rue de Merville. J’en ai vu passer des bus sur cet axe, mais il aura fallu ce dernier séjour pour la perspective inverse… Me revint alors un souvenir, je dois avoir 15 ans, mon unique collision en voiture a eu lieu ici, avenue Jaurès. Je suis passager, le jeune conducteur (avec un A majuscule) démarre en côte lorsque le feu passe au vert, mais le véhicule qui nous précède ne démarre pas. Une collision en 1ère. J’ignore ce que ça fait à vitesse plus élevée, mais c’est effrayant de l’imaginer en ayant pour référence le choc a si faible allure.



















Dans l’ensemble de nos péripéties, le matériel roulant est propre et moderne. Les utilisateurs sont divers. Il y a bien sûr une surreprésentation des jeunes, des vieux, des femmes, mais je ne me sens pas déclassé, comme cela a pu m’arriver parfois (j’ai en tête un autocar Rémi Orléans-Montargis ou plus récemment un Orléans-Chartres). Les transports en commun lorientais sont utilisés par une diversité suffisante de voyageurs pour ne pas donner l’impression d’une solution réservée aux exclus de la voiture. J’imagine l’intelligence artificielle qui essaierait de retracer notre parcours sur la base des validations : un aller parfaitement compréhensible, puis un retour totalement incohérent, avec des validations qui dessinent des correspondances illogiques. S’il fallait que j’interprète une telle donnée, je finirai pas pencher pour le bug technique, des erreurs d’horodatage…
Je dois reconnaître ne pas être objectif et même forcément bienveillant envers Izilo, car je dois un peu la vie à un conducteur de la CTRL. Ce souvenir de mort imminente est un peu vaporeux. Je rentre de l’école primaire en bus comme d’hab. Ce jour là, je me trouve être le dernier passager à descendre à l’arrêt Belle Source, le dernier de la ligne où toute une marmaille s’échappe de l’autobus. La porte se referme derrière moi et sournoise, elle a happé une bretelle de mon cartable. Le bus démarre. Je suis tracté en arrière et sur le côté en même temps. C’est vague, je ne sais pas si je tombe ou si je parviens à courir, je sais seulement que je n’arrive pas à me détacher de ce fichu harnais. Je dois crier, je vois surtout la horde de mes camarades hurler et le chauffeur, suffisamment alerte, stopper net le véhicule. Je n’ai rien. Merci de la vigilance. Je ne sais pas ce qui se serait arrivé autrement.
En tant qu’ex-utilisateur, du temps de la CTRL, j’ai aussi des griefs : des tranches de 30 minutes à attendre le bus qui ne passe pas, celui qui est passé en avance ou qui ne s’est pas arrêté. Il y a aussi du bon souvenir dans les galères de bus : notamment une marche humide de 4H00 (estimation de google maps). On venait voir un copain qui commençait à surfer, ça devait-être le printemps ou l’automne, parce que le temps s’est avéré rapidement changeant. La vraie pluie nous a cueillit très vite après qu’il se soit mis à l’eau. On vient d’arriver et le prochain bus est vers 16H. On ne peut pas attendre deux heures et pas sûr qu’il y ait un abris, je visualise un simple poteau. Avec l’humidité et le départ du soleil, on a froid. Alors, on décide de marcher pour se réchauffer en suivant l’itinéraire très routier du bus et en se disant qu’on le prendrait le moment venu. On l’a loupé et il a donc fallu avancer avec nos pinces, sous une pluie fluctuante mais atteignant par moment le niveau vache qui pisse. Je revois Vincent avec ces lunettes embuées et goutteuses qui réclamaient des essuies-glaces. On marche sur le bas côté, les voitures nous éclaboussent et on a le sentiment qu’elles nous prennent pour deux ahuris. J’en garde un excellent souvenir : trempés comme si on s’était baigné.
Mercredi, pour faire marcher les enfants sur une bonne boucle, j’ai vendu à l’extrémité du parcours le meilleur terrain de basket de Lorient. Avant cela, il fallait que je rende une bouteille consignée et qu’on prenne une photo du monumental #LORIENT (c’est leur cousin qui a créé de ses mains le dièse). Lors d’un précédent passage, j’avais découvert ce terrain flambant neuf, mais n’avait pas réussi à ouvrir le portail avec la poignée. En fait, pas besoin de clé, il suffit de soulever légèrement les gonds (faut le savoir, un joueur présent nous a expliqué cette subtilité). L’apprenti Kobe n’a mis que quelques paniers, pour sa sœur, il faisait trop chaud et il était déjà l’heure de rentrer. Sur le retour, nous remontons l’avenue Jaurès et croisons un de nos interviewés. Le temps d’un bref échange. j’observe une nouvelle fois l’avenue, le chantier se finalise, des marquages et des plots sont apparus.












Jeudi et vendredi, je poursuis la rédaction du rapport et réalise un entretien de débrief du challenge de démobilité avec un des trois inscrits, qui se trouve aussi être adjoint au maire. Il n’a pas vraiment diminué son usage qui était déjà très faible. Il a expérimenté les vacances en train (c’est pas mal déjà !!).
Je n’ai pas pris une seule photo, incroyable, à croire que je ne suis pas sorti.
Samedi, arrive enfin le jour de la Patrie Party (ahaha). Le matin je donne une interview à une journaliste pour un article qui ne paraîtra jamais dans les dossiers du canard. J’ai vraiment apprécié notre discussion et le thé de la Guinguette de Toulhars. Indépendamment de ses talents d’écriture, un papier issu de notre échange n’aurait jamais eu sa place dans le dossier en question, que l’ai lu. Il est très instructif et j’en recommande la lecture, mais sa ligne directrice est « on va dans le mur et on accélère » : chaque article dénonce les fraudes et errements de l’industrie, les contractions de l’Etat, la bagnolaterie fantasque des dictateurs et démocrates, mais aussi l’attachement ordinaire des gens du commun… Pas une once d’espoir de sortir du tout voiture dans cet opus. Il est logique qu’un entretien avec le déMobiliste n’y est pas sa place.
L’après-midi c’est l’inauguration de la seconde rue piétonne de Lorient, voilà qui est plus positif. L’occasion de boire une citronnade en écoutant la fanfare, puis le discours du Maire. Ensuite s’enchaînent des discussions avec une habitante de Merville, Madame l’adjointe et même Monsieur le Maire. Il m’invite à lui présenter mes conclusions à la fin de l’été. Les articles dans la presse régionales lui ont parfois fait peur, mais ses collaborateurs l’ont rassuré. Il est content d’apprendre que l’opération s’est plutôt bien passée et curieux d’en savoir plus.




Un jour historique, deuxième rue piétonne à Lorient
Ce moment solennel n’était qu’une étape dans une déambulation à pédales. J’ai trouvé trois enjoliveurs d’espace public en haut de la rue Monsitrol, constaté une douzaine de véhicules mal garés dans les rues de Merville (Larmor, Bayard, César, Droneau, Trescat…). En me rapprochant du centre, j’ai immortalisé le nouveau parking des arcades encore vide et sur le point d’être livré. Puis je suis allé voir au péristyle, histoire de faire un point sur l’état de la flotte : un beau voilier en bois et des frégates rutilantes. Remettant cap sur le centre, j’ai été interloqué par le cours de la Bôve, son impressionnant passage piéton dans le prolongement de la rue du Port (jusqu’ici l’unique rue piétonne), mais surtout les masques, qu’il s’agisse de véhicules ou sur un autre passage plus haut d’une publicité placée idéalement pour rendre le piéton en attente invisible. C’est curieux.









Puis j’ai commencé a voir un nombre anormal de véhicules de collection. Une décapotable pétarade rue de Liège et je la croise une seconde fois rue Auguste Nayel, à croire qu’il tourne en rond dans le centre-ville avec sa Mustang GT noire toute neuve. Place de la mairie, la voiture des mariés les attend et pour eux ce sera une Mustang rouge, version d’époque. Non loin, toujours dans la rue du Tour des Portes : une Pontiac Le Mans stationne à côté d’une Dodge Challenger (on pourrait la baptiser rue du Tour des Portières ou parking du Tour des Portes car il est difficile de garer plus de voitures dans une seule rue). Las, je m’en retourne par la rue Svob et je tombe sur une nouvelle Mustang GT toute neuve (mais pas décapotable). Sa sent la prospérité à plein nez, fin du siècle dernier, on en voyait moins. Ce qui m’étonne encore plus que le fait d’investir autant dans ce type de bolides, c’est que leurs propriétaires laissent leurs jouets trainer dans la rue sans protection. Même pas peur de la rayure !





Après les festivités, je m’en retourne par la rue de Larmor, où je constate une voiture et deux trottinettes mal garées sur le même trottoir (la négligence n’a pas de mode). L’image est vite oubliée, lorsque je croise un skater qui descend la rue. Ensuite je pédale sérieusement, pour dévaler Monistrol puis remonter, avant de longer la vasière. C’est alors qu’un gros bateau signale sa présence. Je le vois sortir de Kergroise, immense. Je crois que je n’ai jamais vu une embarcation si grosse naviguer dans cette rade. Je décide de faire la course pour le prendre en photo. Un emplacement de stationnement incongru m’interrompt (excellent faire croire à l’éboulement, je n’y avais jamais pensé). Je repars, me voilà pile dans les temps au fort de Kernével, on a l’impression que les baigneurs peuvent le toucher. Je me remets en route pour le retrouver au bout de la rue du Soleil, face à la Nourriguel (Ah, si tous les boulevards pouvaient lui ressembler). Un tanker bien rouge pour trancher avec le bleu de la mer et du ciel. Al Reem, c’est son nom, est venu remplir les citernes et donc les réservoirs de tous les bolides du coin. En ce moment, ses 183 m de long font escale à Yalova, sur la mer de Marmara, après un périple en provenance de Dakar. En énorme, sur sa tourelle, il est écrit No Smoking, on comprend bien pourquoi, mais lui-même fume tellement qu’il n’est pas très crédible…






Après un dimanche en famille, on est retourné à Orléans le 14 juillet, et c’est moche de le dire, mais le manque de patriotisme permet de voyager dans des trains pas trop bondés.
FIN DU CARNET DE BORD
Bravo cher lecteur ou lectrice, si tu as déroulé jusqu’ici ta molette doit être usée. Je suis retourné à Lorient depuis. J’ai rédigé mon rapport, communiqué à l’ADEME, transmis aux habitants de Merville et même présenté en Mairie. La période n’est pas idéale pour communiquer sur le projet et les suites à lui donner.
Un grand merci à toutes les personnes qui ont participé et bonne année 2026 !!