Laurent Fouillé déMobiliste

Sociologue Urbaniste

Retour à la base : Lorient An Oriant.


Il est souvent préférable de commencer par le commencement, car comme chacun sait : au commencement était… Toute bonne histoire débute par un point de départ édifiant ou à défaut, signifiant, sens qui peut n’émerger qu’au fur et à mesure du récit et de sa narration. On est tous né quelque part. Le caractère fortuit, et donc insignifiant, de cette localisation est aussi évident que l’opposition entre l’ici et l’ailleurs. Ici comme ailleurs, mais peut-être plus qu’ailleurs, l’ici invite à aller voir ailleurs. Il s’agit d’un point de départ, invitation à la navigation comme à la dérive, incitation à prendre le large, à explorer depuis le camp de base, le port d’attache.

Mon petit commencement personnel se situe à Lorient, 56100, en l’an de grâce 341 ppm et j’y ai vécu jusqu’en 369, soit les 18 premières années de ma vie et les 18 dernières du deuxième millénaire de la datation christiano-centrée. J’y retourne plusieurs fois par an, pendant les vacances scolaires (en même temps que les touristes et les hausses du prix des crustacés).

Pour être géographiquement exact, le fleuve de ma vie prend sa source à l’hôpital Bodélio. Je vis deux ans dans une tour de Kervé(nanec) puis les 16 suivantes rue de la Belle Source, dans un pavillon. Il faut écrire cette histoire car l’encre s’efface vite par ici : l’hôpital comme la tour ont été démolis. « Détruire pour recommencer » pourrait être la devise lorientaise : Perdere Rursus. A l’Ouest, rien d’ancien…

Dans mes souvenirs, ce qui est étrange, c’est que Lorient n’existe qu’en noir et blanc, principalement en gris. Non qu’à cette époque, la couleur n’existait pas, il ne faut pas exagérer non plus (mon fils m’a un jour demandé si avant les images en couleurs, le monde était réellement noir et blanc !).

Toutes les façades étaient grises et parfois blanches. Le sol oscillait quant à lui entre le gris clair du béton sec et le noir presque absolu du bitume fraichement posé. Il y avait bien sûr du vert, des parcs, des arbres, des champs à Kerfichant, des pelouses de terrains de foot… Mais du côté du bâti, que du gris. La pelouse du stade du Moustoir était encerclée par l’anneau de la piste en ciment du vélodrome, les tribunes comme les pilonnes d’éclairage imposaient par leur masse de béton. Il y avait aussi bien sûr en arrière-plan toutes les nuances du bleu du ciel et de la mer, mais en hiver (soit la moitié de l’année, à cette époque), ils étaient gris eux aussi, puisque la mer reflétait les nuages, et qu’à marée basse, l’estuaire était principalement une vasière. Les silhouettes sombres des coques de bateaux me semblaient échouées dans la vase de Kermélo et une atmosphère lugubre se dégageait de la base sous-marine, ces immenses blocs posés là, au loin, mais suffisamment gros pour sembler proches. Les poissons sont gris, les sous-marins sont noirs, les mouettes blanches ou grises, selon leur espèce… Bon OK, je grossis à dessein le trait et noircis le tableau, car le maillot des Merlus était déjà orange (tango qu’ils disent), comme la tâche sur le bec des goélands.

Ce qui est frappant, c’est qu’avec le temps, la ville a repris des couleurs. Le stade, par exemple, s’est coloré et agrandi, les cellules de panneaux solaires ont des reflets arc en ciel (comme les dorades). Dire que j’ai passé des samedis soirs à regarder Beauvais, Niort ou Châteauroux faire match nul ou humilier la défense des Merlus, et qu’après mon départ, ils ont commencé à vaincre… Sacré père Gourcuff ! A ma connaissance, il s’agit du seul club qui porte le nom d’un poisson. Dans la commune voisine de Larmor-Plage, l’équipe s’appelle les Goélands. Quand nous allions au stade avec mon père, c’était en voiture. Plus tard, je découvris la supercherie : ce trajet dure 15 minutes à pied (j’ai fait deux aller-retour par jour de la seconde à la terminale, le lycée est en face du stade), soit 5 minutes en vélo.

Désormais, même les bunkers de La Base sont bariolés par l’armada rutilante des bolides des mers accostés devant la cité de la voile. Les façades des maisons ont été repeintes et la rue de Belgique est désormais plus colorée encore que le drapeau des Belges. Du côté du sol, des pistes cyclables ont fait leur apparition, elles étaient d’abord vertes, j’y reviendrai. Le Triskell, le bus en site propre, a également déroulé son ruban sépia, pour la plateforme, ponctué de bleu, pour les quais des stations. Ce bleu a fait couler un peu d’encre, car les matériaux se délavaient, l’eau a coulé sous les ponts et sur les trottoirs. Le bleu se trouve encore ici et là.

En fait, les bandes cyclables avaient commencé à faire leur apparition dès les années 1990. Je dois donc y revenir. Car le vélo à Lorient, c’est un sujet important, de longue date. A cette époque, Serge Morin, adjoint communiste aux transports, est à la manœuvre. Lorient se place dans la première échappée du Club des Villes Cyclables. Des traits de peinture verte font leur apparition. Puis suivrons les zones 30 qui feront florès, jusqu’à faire modèle, celui de la Ville 30.

Seulement pour moi, la décennie 90s durant laquelle je marche, pédale entre les voitures et attend le bus, à l’arrêt BELLE SOURCE, le vélo est un mode de transport réservé aux adolescents à qui les parents refusent d’acheter un scooter ou une mobylette. Personnellement, j’ai tanné mon père pour qu’il accepte d’aller travailler pendant la belle saison en pédalant de Lorient à Quéven (un autre membre fondateur du Club des Villes Cyclables, étonnant) et qu’il imite en cela Jean-Paul, notre voisin qui allait chaque jour sur son vélo de Lorient à Ploemeur (toute l’année). Il était le dernier des vélotafeurs, comme on ne les appelait pas encore, soit l’unique adulte qui utilisait un vélo pour aller travailler. Dans mes souvenirs, Jean-Paul était le seul représentant des cyclistes utilitaires. Il faut préciser qu’il était aussi cyclotouriste du dimanche. Tout cela était parfaitement cohérent, car il disposait lui aussi d’une voiture, qu’il utilisait comme tout adulte normalement inséré dans la société. Son exception confirmait la règle : un Lorientais (dans les années 1990) se déplace en voiture.

A cette époque, le vélo à Lorient, c’est Jean-Yves (Le Drian) qui pédale dans les rues une fois par an, pour lancer le Festival interceltique. Le vélo est un sport : c’est le Grand Prix de Plouay, le Tour de France (j’ai été pris en photo à côté de Raymond Poulidor)… Cycliste désigne une tenue pour faire du vélo, celui qui le porte est un coureur cycliste. Celui qui utilise le vélo comme moyen de transport est un marginal sans nom ou un adolescent.

Bien plus tard, je découvris la diatribe de René Dumont « La bagnole ça pue, ça pollue, ça rend con » (tenue lors d’une campagne bretonne qui débuta à Lorient). Pourtant, j’y souscrivais au quotidien : Lorient, c’est une ville de la bagnole ! Peut-être même LA ville de la bagnole. Elles m’éclaboussent en roulant dans les flaques, alors que je marche sur le trottoir ou attend à l’arrêt de bus de la CTRL (NDR : désormais IZILO, ça vient de changer, les véhicules et arrêts n’affichent pas encore tous la nouvelle livrée). Nul piéton ici, nul cycliste, quelques bus et beaucoup trop de voitures.

En quoi cette ville serait, plus que les autres, un royaume de la bagnole ?

Un peu d’histoire/géo s’impose au lecteur non autochtone. Lorient se place avec Saint-Nazaire, Brest et Le Havre dans le club très sélect des villes rasées par les bombardements alliés (détruite à 90%). Les nazis y avaient construit pour durer et la position allemande a tenu jusqu’à la reddition (les soldats tenant « la poche de Lorient » se rendirent même deux jours après, soit le 10/05/1945, en toute rigueur les Lorientais devraient donc chômer le 10 mai, pas le 8). La ville a été rayée de la carte, ne laissant qu’un tas de décombres dans lequel ne subsistent que de rares bâtiments, dont les bunkers et la base des U-boot (pourtant cibles des obus). Bref, il s’agissait d’une véritable feuille blanche pour architecte et urbaniste de la reconstruction, un bac à sable. Dans ce contexte, tabula rasa prend tout son sens. Les Lorientais vivent dans des cabanons et, en 1947, la ville est reconstruite (la plupart des quartiers de mon enfance sont post-1947 et même post-1980). Au résultat, c’est l’inverse d’une ville dotée d’un patrimoine historique multiséculaire, comme en atteste la fiche d’identité de l’INSEE avec seulement 8% des résidences principales construites avant 1946.

C’est une ville nouvelle, comme il en existe tant d’autres me direz-vous, mais fait plus rare, il s’agit d’une création ex nihilo pour la deuxième fois. En effet, nous parlons ici d’une ville dont l’acte de naissance originel ne remonte pas à l’antiquité romaine ou gauloise, mais à une ordonnance royale de juin 1666, signée de la main de Louis XIV qui commande à son fidèle Colbert la construction d’un comptoir pour faciliter le développement de la compagnie des Indes. L’urbanisation plus ancienne se situe de l’autre côté de l’estuaire (ici on dit la rade) à Port Louis, dont la citadelle Vauban atteste d’une autre architecture militaire conçue elle aussi pour survivre à l’histoire même durant les tempêtes. Avant cela, c’était un marais. Quand on y réfléchit depuis le temps présent, cette ville est créée pour offrir un parking à bateaux, elle nait d’un problème de stationnement et d’embouteillage dans les ports, face à la forte hausse prévisible du trafic maritime. Il n’y a plus de place pour le développement de la marine de commerce dans les ports royaux, la flotte et les activités de la marine militaire occupent tout l’espace à Brest comme à La Rochelle. Pas de problème, Louis propose une sorte de partenariat public-privé très avantageux (un don à perpétuité) « car telle est notre bon plaisir« .

La cité n’a au départ pas de nom. Un navire somptueux, Le Soleil d’Orient, lui donnera le sien (en contradiction flagrante avec la géographie et l’orientation des points cardinaux). La raison en est simple : avant qu’il n’y ait une ville, c’est ce vaisseau resplendissant qu’on venait contempler en cours de construction. Une coque à remplir et des voiles à gonfler, comme la promesse des richesses débarquées des Indes. C’est aussi l’origine de la véritable devise de la ville Ab Oriente Refulget, « C’est de l’Orient qu’elle resplendit » ou encore « De l’Orient resplendit la lumière ».

Ce riche comptoir colonial n’aura pas duré trois siècles et il ne sera pas reconstruit en fac-similé comme le Saint-Malo intramuros. Cette ville disparue est contée aux enfants lorientais comme une Atlantide ou une Pompéi qu’ils ne verront jamais. Au lieu de la pancarte « prochainement ici quelque chose de merveilleux », chacun a dans sa tête un écriteau sur lequel est inscrit « ci-gît une ville très jolie ». D’où le succès je pense du blog si Lorient m’était contée.

Après ce bref détour historique, parlons de la ville telle que nous la connaissons, c’est-à-dire telle qu’elle fut re-construite, la V2. Sans grande surprise, c’est une ville nouvelle pour les voitures qui sortira de terre avec des rues larges en veux-tu en voilà. Tracées au cordeau, avec des accès partout pour les automobiles et des parkings dans chaque recoin : une mini Brasilia, cette New Lorient. Nouvelle Ville ou Villeneuve ne devraient pas être le nom d’un seul quartier, mais celui de la ville entière.

Rétrospectivement, si on m’avait demandé dans quelle ville une stratégie pour vraiment sortir du tout-automobile serait pertinente, ambitieuse et réaliste, je n’aurais pas cité Lorient en première approche. J’envisageais Paris, Rennes, Nantes, Grenoble, Strasbourg, Bordeaux, Lyon et même Marseille ou Toulouse pour être honnête.

Toutefois, à ma grande surprise, c’est bien la boule Lorient qui est sortie en premier du saladier de ma prospection pour trouver un territoire candidat à mon intervention de déMobiliste. Hasard ? Coïncidence ? Méthode biaisée ? Prime au natif ? Une deuxième boule se situe elle aussi au bord de l’eau (un autre billet à écrire).

Toujours est-il que j’envisage très sérieusement de tester ma méthode sur ce patient qui m’a vu naître et grandir. De ce fait, mon séjour juillettiste était mi-vacances en famille, mi-travail de terrain en vélo dans les rues lorientaises. D’habitude, mes balades à vélo suivent le littoral, on va à la plage, on se rend dans des lieux habituels, on va à la côte. Pour la première fois, je visite Lorient comme un terrain d’étude (avec la dimension systématique, parce que sinon je suis en veille permanente sur le sujet où que je sois). Je suis même allé à l’office de tourisme me renseigner sur l’information remise au cyclotouriste !!!

Ce petit diagnostic en pédalant était une aventure ayant pour mission : trouver le quartier le plus démobilisable de la ville. Nostalgie-nostalgie, j’ai re-parcouru le chemin de l’école, du collège, du lycée. J’ai sillonné ces rues sur lesquelles j’ai usé tant de semelles. J’ai découvert des nouvelles pistes cyclables et suis passé dans des rues où je n’avais JA-MAIS mis les pieds. La côte d’Alger, puis l’impasse qui monte à la chapelle Saint-Christophe !! (je n’avais pas compris le nom du pont à côté).

Comment guérir Lorient de l’addiction à l’automobile ?

Lorient, la pionnière du vélo, de la ville 30 et du transport public fluvial (que je n’ai pas évoqué), est aussi le Far West de l’auto. Une ville dans laquelle le stationnement est gratuit et illimité. Une ville si pénétrée par la route, qu’elle est raccordée à une route gratuite à 4X2 voies. Pas 2X4, non j’ai bien écrit 4X2 voies, depuis l’élargissement de la RN165, pour enjamber le Scorff (chantier qui me semblait si anachronique déjà à l’époque). Sur ce gros calibre d’échelle nationale, se branche la « desserte portuaire » D465, que les locaux ont toujours appelé par sa fonction : la pénétrante. Une tranchée, en voie rapide, directe jusqu’au port. Elle formait la limite de notre aire de jeux, enfants. Nous la surplombions, perchés dans les cerisiers ou sur la butte de terre qui servait de merlon anti-bruit (très efficace d’ailleurs). Cette infrastructure invite à peupler une périphérie lointaine, une véritable artère de l’étalement urbain.

Guérir Lorient n’est pas une mince affaire. Il y a plus de places pour stationner dans cette ville que d’habitants qui marchent dans ses rues. Habitué à circuler facilement et à stationner partout et gratuitement, le Lorientais de base n’est pas la cible évidente d’une politique de réduction de l’automobile ambitieuse et basée sur le volontariat. A bien y regarder, on pourrait y voir le patient limite. Si un remède fonctionne à Lorient, il fonctionnera partout.

Qui aime bien châtie bien. Je me moque souvent d’Orléans, car j’y déambule au quotidien, je peux donc bien me moquer aussi de Lorient, c’est juste. Mieux vaut en rire que pleurer.

Ker-abus de la bagnole

Lorient, c’est la ville qui, lorsqu’elle construit un pont pour son bus à haut niveau de service, annonce qu’il sera réservé aux bus et piétons, vélos, mais qui tout compte fait… autorise la circulation de toutes les voitures. Poitiers a tenu bon avec son pont au-dessus de la voie ferrée, ici non. Ce sera compliqué à reprendre (mais pas impossible). Inauguré en septembre 2007, le pont des Indes attend patiemment de retrouver sa vocation originelle.

Quand on y construit un hôpital, on le fait au cœur de la ville (sur la rive du Scorff), mais on ne cesse de l’entourer avec des parkings toujours plus grands. L’espoir demeure pourtant là : une large piste cyclable, un garage à vélo, des cyclistes avec ou sans carrioles. Le cœur bat encore. Comme par humour (habituel chez les aménageurs) le centre d’addictologie fait face au dernier né des parkings. On attend pas mal d’addicts ici à l’avenir.

Dans la zone d’activité pimpante de Kerhoas, à Larmor, je découvre encore des emplacements fraîchement bitumés et même numérotés (merci pour celui qui fera des statistiques sur le nombre de places offertes à l’intérieur de la zone, ça l’aidera).

Comme vous le savez, ou l’avez peut-être remarqué, en Bretagne, beaucoup de noms de lieux (des toponymes) commencent par Ker-, car en breton, c’est un préfixe qui désigne un lieu habité (village, hameau). Selon wikipédia, il y en aurait 18250. Mais que penser alors de Kerabus ? Une appellation assez commune dans le Morbihan, qui ne désigne pas toujours un arrêt de bus (bien que cela puisse être le cas, comme à quelques pas d’ici, mais le toponyme est toujours antérieur à l’existence de cette formidable invention). La ville de l’abus ?

Administrativement, ce panneau est implanté sur la commune de Ploemeur, rue de Keryado.

A Keryado, la place de la liberté est un parc à voitures, mais on peut aussi se garer le long des rues qui font le tour du parking  (fromage et dessert)! Je crois que cette place a été un lieu de baraquement jusqu’à la reconstruction du quartier, mais la mémoire semble s’évaporer, comme des vapeurs d’essence au soleil. A quelques pas de là seulement, on apprend que la rue des droits de l’homme est une propriété privée et que le stationnement occupe une place prééminente dans la hiérarchie des valeurs.

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en places de parking. Ils peuvent avoir des véhicules sans distinction aucune de marque, de motorisation, de couleur de carrosserie, car chacun peut se prévaloir du même rectangle de 5 mètres par 2 partout où il se rend.

Malgré l’abondance de l’espace qui leur est affecté, à l’heure de la sortie des bureaux (et de l’arsenal), les autos circulent à l’arrêt.

La rue Parco est un parc auto. Quand deux bâtiments du Lycée Dupuy de Lôme ont été démolis, ils ont été remplacés par un parking gratuit. Bref, il y a du job pour un déMobiliste à Lorient, beaucoup de job. La tâche est colossale.

Une dernière illustration de ce lieu de l’abus, pour la route : que fait un Lorientais à la plage ? Il sculpte une formule 1 dans le sable…

Toulhars, le 10/07/2023. La photo ne met pas en valeur les talents du sculpteur. Quelques secondes plus tôt, nous discutions avec une femme qui promenait sa tortue de compagnie sur le sable.

Pourtant, l’espace délimité par la pénétrante et l’eau de la rade est un ovoïde qui ne dépasse pas 3 km de long et 2,5 de large. En 45 minutes, on peut traverser la ville en marchant. C’est un quart d’heure en pédalant. A l’intérieur de cette petite ville, on peut tout trouver. Les zones commerciales dites de périphérie ne sont pas si éloignées que ça.

Selon l’INSEE, bien que près de 60% des 21000 actifs ayant un emploi travaillent dans leur commune de résidence, ils s’y rendent à 71 % en voiture. Sur 32000 ménages, 24000 ont au moins une voiture et 15000 au moins un emplacement réservé au stationnement. Il n’y a donc qu’un quart des ménages qui ne sont pas motorisés. On en déduit qu’au moins un quart des ménages n’a pas de place de stationnement réservé, alors qu’il possède un véhicule. Sans parler de ceux qui ont un emplacement et ne l’utilisent pas (qu’ils soient motorisés ou non) et ceux qui disposent de plus de voitures qu’ils n’ont de places de stationnements réservés. Ça en fait des milliers de véhicules à garer dans les rues, sans compter celles des extérieurs.

Au cours de mes balades lorientaises, j’ai eu des visions d’espoir :

Des impressions au sol le clament : Lorient aime le vélo. Il est vrai qu’ils circulent en nombre. Je découvre qu’un homme dans un tricycle s’affaire au nettoyage urbain. Ce n’est donc pas qu’un slogan.

Je circule dans des rues que je connais bien, car la zone du port est un lieu incontournable, l’âme de la ville. C’est écrit sur la coque d’un trimaran en cale sèche : Lorient va Mieux qu’avant. Elle veut et peut faire beaucoup mieux encore. Faire mieux est souvent un objectif préférable à faire plus – et plus vite qui l’accompagne rapidement.

Avenue de la Perrière, je décide d’emprunter la rue de Carnel en me rendant compte que je ne passe jamais par là. Après le pont, se trouve à droite le cimetière et en face, la Station, une boulangerie en lieu et place de la station essence et qui revendique cet imaginaire routier.

La Station, une illustration du Lorient de la bagnole, Kerabus

Un peu plus loin, un restaurant retient mon attention : Le code zéro, cuisine de saison, produit locaux, zéro déchet, livraison à vélo ! J’engage la conversation avec une employée qui nettoie la vitrine. Je lui explique que je recherche le quartier où il y a le plus de cyclistes et de piétons. Nous discutons. Elle m’évoque Syklett et Feel à vélo, des acteurs important de la cyclosphère lorientaise, selon mon informatrice.

Arrivé à l’ancienne gare, rue de Beauvais, je contemple « l’antique » passerelle, qui sera prochainement démolie (elle fait partie de l’ensemble L’Orientis qui date de 1989 et l’arrivée du TGV atlantique, sa durée de vie aura donc été inférieure à la mienne). A côté de la façade décrépie de l’Hôtel Terminus, je découvre les locaux de Syklett, au pied de l’escalier que j’empruntais chaque matin pour me rendre au collège. Encore des couleurs. C’est fermé, je repasserai plus tard (lors de ma visite ultérieure, je tombe au mauvais moment car l’atelier de réparation est en pleine ébullition, pas grave, on échangera plus tard).

Une fois gravi l’escalier, sur le parvis de l’église de Kerentrech, j’aperçois un cargo siglé Feel à vélo. Le bavardage s’impose. J’apprends que le matin, c’est repositionnement des trottinettes Pony et l’après-midi livraison de colis. Le modèle social (plus qu’économique) de l’entreprise m’est rapidement expliqué. Le service est porté par l’association optim’ism, qui porte tout une nébuleuse de solutions qui vont dans le bon sens.

Après cet échange sympathique avec la livreuse à vélo, je poursuis mon périple en direction du collège désormais vide (bien que semblant en très bon état extérieur, pas de démolition en vue). Un peu plus loin, le nouvel établissement de Tréfaven l’a désormais remplacé. Il est neuf, mais je lui trouve un aspect froid, tendance pénitentiaire. Un rectangle sablonneux qui le jouxte semble en attente d’un projet, un pur délaissé. C’est ce qui reste du terrain de foot « stabilisé » de mon enfance. Celui sur lequel je me suis entraîné à devenir gardien de but, où un jour mon pouce retourné m’avait conduit aux urgences de Bodélio.

Dans les rues suivantes, qui remontent depuis les rives du Scorff vers la butte de Keryado, je croise rue Surcouf Madame de Sévigné en personne. La vieille dame est en pleine forme. Elle aime marcher mais se trouve bien seule à déambuler dans les rues du quartier. Il n’y a que des voitures et des problèmes d’obésité. Elle se souvient de la percée de la pénétrante. Heureusement, qu’il y a des jeunes qui se déplacent en vélo. On pourra peut-être un jour changer de direction, mais le monde dans lequel on vit fait peur par des biens des aspects. Il faut que j’aille voir la rue Madame de Sévigné plus haut, car « c’est la plus belle de la ville » me dit-elle. La rue de Sévigné est effectivement très belle, les maisons sont cossues et colorées. Il y a juste trop de voitures et la façade de l’Union Coopérative mériterait une petite couche de peinture.

Je ne pensais pas le dire un jour, mais le Manio et Keryado ont un gros potentiel pour une vie sans voiture.

De mon point de vue, l’autre quartier à fort potentiel de démobilité se situe, à l’Ouest du centre-ville, de part et d’autre de la rue Carnel et de l’avenue de la Marne, notamment autour du souvenir français (un parking) qui jouxte Notre Dame d’Arvor. Dans ce secteur, j’observe les règles de stationnement et leur application approximative. Ici, la règle est le « stationnement unilatéral permanent » mais tout le monde ne le comprend pas de la même manière. Unilatéral, ça veut dire d’un seul côté, mais le terme est polysémique, il signifie aussi une action effectuée sans concertation préalable, dans un sens proche d’univoque.

Avec la limitation du stationnement en cours dans le centre-ville, il est probable que ce quartier résidentiel accueille un report des véhicules en quête d’espace pour stationner à la journée. et j’observe aussi que le stationnement limité fait son apparition. Pas sûr que tous les Lorientais aient bien compris le concept, mais il y a du changement en cours. Interrogée à ce sujet, la factrice m’indique que les voitures garées sur des emplacements de fortune est un phénomène ancien ici. Le J’invente ma place challenge serait une invention lorientaise, que ça ne m’étonnerait pas. Depuis son vélo, elle ne voit pas un engouement particulier pour le vélo dans ce quartier dans lequel elle réalise sa tournée quotidienne (en partant de Kerlétu).

Pourtant il y a des indices qui ne trompent pas, comme le Code Zéro (déjà évoqué et où j’ai croisé une cohorte d’enfants se déplaçant en skate et trottinette) et le potager du Liorzhoù, il n’y avait que les poules, alors je me suis permis une petite visite du jardin. Tout jardinier urbain rêverait de ce lopin de terre !

Dans le centre-ville à proprement parler je tombe nez à nez avec une expérimentation piétonne du meilleur goût (bravo Vox Operatio). J’ai observé les rues piétonnes expérimentales : une petite fille a fait « wawouh », des passants ont pris des photos. Ce qui m’a frappé c’est que l’habitude de marcher sur le trottoir n’avait pas encore disparue.

Pour la première fois de ma vie, je me suis rendu au péristyle, la promenade qui longe l’eau est très qualitative. La vue depuis le haut de la tour de la découverte doit être sublime (je suis resté au pied). De mon temps, cet espace était un terrain militaire, comme la base sous-marine. Des lieux interdits aux civils qui représentaient de vastes emprises dans la ville et comme elles se concentraient le long du trait de côte, elles nous privaient de l’accès à l’eau.

Lorient compte encore d’importants secteurs de projets urbains (Bodélio, le quartier de la gare) et des friches (La caserne des pompiers, le collège de Kerentrech, la cité Salvador Allende, la maison de retraite de Kerguestenen, la voie ferrée du port) qui forment autant de no-man’s land où se prépare l’avenir (et où broutent des biquettes pour le moment) . Un fort potentiel de peuplement pour rapprocher les habitants de leur emploi.

Sur le cours de Chazelles, je suivais une femme qui pédalait. Je sors mon portable de ma poche et tente de la photographier (avec l’inscription Lorient Aime le Vélo au premier plan, j’échoue). Arrivé au niveau de la gare d’échange (PEM), des policier me rappellent bienveillamment la loi : 135 € d’amende. Je range mon téléphone dans mon sac. Un peu plus tard, à Merville, j’aperçois un homme en longskate tracté par une femme à vélo qui traversent l’intersection. J’aurais aimé immortaliser la scène, mais elle fut trop fugace, l’appareil étant enfermé dans mon sac à dos.

J’ai pédalé dans différentes conditions météo, d’ensoleillé à pluvieux, souvent avec un fort vent (cause de ces variations rapides). J’ai croisé d’innombrables cyclistes en tous genres.

J’ai aussi vu :

Des dents, arrachées rue de Larmor et rue Mancel, colorées avenue de la Marne, et aussi une prothèse très originale à Larmor (rue des 4 frères Le Roy/Quéret).

La constante de Fouillé avec la preuve irréfutable que la largeur de la chaussée n’en est pas la cause, puisque le décalage observé est indépendant de cette variable.

Une femme âgée au volant de son véhicule accidenté en contresens devant l’entrée du Géant (celui où des logements ont été construit sur l’emprise originelle du parking). Cette femme sous le choc, qu’une autre femme vient aider, illustre le vieillissement au volant, le deuil de l’objet voiture. Encore une bonne raison de sortir de la voiture : le vieillissement.

Des panneaux, beaucoup de panneaux, qui invitent à la conversation : envolés (8), blanchis (22-25-31-33), énigmatiques, dessinés par les écoliers (19), précis (35-36), timides (34)… Il y a des pièces uniques et des poses « à la Lorientaise » ces aménagements de trottoirs pour les piétons et les vélos, avec des panneaux aire piétonnes, sous lequel on place un vélo, puis un limité à 6km/h (11-13-14-15-17-29). A l’arrivée, c’est un trottoir, avec beaucoup de panneaux et de pictos, sur lequel on est autorisé à pédaler à la vitesse d’un piéton. Dans ce cas, autant l’interdire et renvoyer le cycliste sur la chaussée (qui est limitée à 30, si vous avez bonne mémoire). J’aime beaucoup le « respectons les cyclistes » (20-32) qu’on trouve sur les boulevards Albert Thomas-Maréchal Liautey-Savorgnan de Brazza. Ailleurs, non.

Par où commencer ? Aidez-moi, s’il-vous-plaît, à trouver et faire advenir le quartier le plus car-free de Lorient.

Au terme de mon périple, je ne sais toujours pas quel est le quartier idéal pour ma démarche. La dépendance automobile est partout dans la ville de Lorient. L’essor du vélo et des alternatives également. Ce qui ne m’aide pas à faire mon choix.

Mon interrogation s’adresse donc aux habitants de Lorient : quel serait, selon vous, le quartier apte à se libérer en premier de l’excès d’automobile ? de lui-même et avec mon aide ? Où habitent ceux qui veulent sortir enfin du tout-automobile ?

Si vous êtes un(e) militant(e) en faveur des modes actifs et que vous habitez à Lorient 56100, contactez-moi !

A très bientôt j’espère et belle fin d’été à tous.


3 réponses à “Retour à la base : Lorient An Oriant.”

  1. […] Dans un billet précédent, en août 2023, je m’interrogeais sur le quartier de Lorient, dans lequel mener l’expérience du déMobiliste. Il se trouve que depuis les choses se sont précisées. Le 27 juin 2024, le conseil municipal a délibéré en faveur du projet et comment : l’opposition aurait aimé proposer cette délibération ! Là-dessus, l’été file. […]

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