Ce billet pour l’excellente ville de Rennes, car le juge a prononcé le divorce entre la ville et la voiture, à la demande des enfants et des petits-enfants à venir. Les enfants resteront à la garde exclusive de la ville, la voiture devra trouver un autre domicile. Elle conservera un droit de visite. Il faut dire qu’elle avait abusé et violenté les enfants. On ne les voyait plus sortir, cloitrés qu’ils étaient.

J’ai assisté à cette audience historique. Certes, on entend bien ce qu’on a envie d’entendre, c’est le biais de confirmation, celui qui nous renforce dans nos convictions. Le vénérable Jean-Marc Offner nous rappelle que la ville, c’est des flux et pas seulement une cantine à ciel ouvert. La proximité, les rencontres, l’effervescence ne font pas tout. Il faut des flux, des échanges avec le moins proche et le lointain.
Néanmoins, il n’échappera à personne que les flux, comme les villes et les cantines, existaient bien avant les bagnoles (même si on les adore, on doit pouvoir accepter ce fait avéré). Le projet de la ville sans voiture, ce n’est pas l’immobilité ou le confinement dans un mur d’enceinte. Même à l’intérieur d’une cantine, il y a des flux (et des accidents, du verre brisé). La ville nourricière organise de longue date des flux entrants d’aliments et des flux sortants d’engrais vert. Peter Sloterdijk, s’imaginant par une expérience de pensée assister à la fondation des premières cités, posait ce constat que parmi les constantes anthropologiques de la ville, il y avait dès le début une affaire de chauffage et de latrines, et aussi un besoin beaucoup moins fonctionnaliste, de verticalité et de splendeur ne serait-ce que pour humilier le regard de celui qui la découvre pour la première fois ou flatter le sentiment d’éternité de ceux qui y mène leur existence, comme une pierre anonyme dans le vaste édifice. Jean-Marc Offner est sérieux et qualifié, on ne peut pas lui enlever ça. Malgré tout le respect que je lui dois, ce n’est pas les gens sérieux qui imaginent l’avenir et le libèrent. Le sérieux est un cadre qui enferme, structure, fige. C’est davantage des trublions et des ovnis, des gens qu’on a beaucoup de mal à placer dans une case, parce qu’ils débordent sans cesse, font voler le cadre en éclats, comme David Graeber, si je ne devais en citer qu’un.
A propos de cadre, en chemin pour Rennes, j’ai assisté à un atelier d’encadrement en plein Paris : des piétons apprenaient à traverser lorsque le bonhomme est vert. C’est épatant, ça fonctionne très bien.

Dans le tribunal fictif mis en scène par Usbek&Rica, l’ancien monde s’est défendu, pas très férocement d’ailleurs, mais avec un seul chiffre dédaigneux : la part modale du vélo, c’est 3 % dans la métropole rennaise. Moi, je veux bien qu’on sorte les chiffres et la calculette, au fond j’aime bien les chiffres. C’est objectif. Ça cloue le bec à des discussions interminables. A un moment, les joutes verbales et les négos sans fin, ça va bien. Il faut se mettre d’accord sur le prix à payer, la valeur des choses, on gagne du temps avec les chiffres. C’est moins fascinant qu’un dessin, mais « ce qui n’est pas compté, ne compte pas » comme disent exactement et avec la précision qui les caractérise nos amis les comptables, car les bons comptes font les bons amis. Il est notable toutefois, que l’inverse est aussi très vrai, car ce qui compte le plus est absolument incalculable et n’a pas de valeur. « Lorsqu’on aime, on ne compte pas », disent les romantiques et les paniers percés, entre amis, on ne compte pas. Pour un sérieux décorticage de la notion de valeur, lire La fausse monnaie de nos rêves.
Alors, si on sort les chiffres (publiés par l’AUDIAR) et qu’on prend cela comme base de discussion, tout d’abord, pour moi 3,7%, ça s’arrondit à 4%, pas à 3%. On va dire que je pinaille, mais à ce niveau de petitesse, c’est tout de même une progression de + 33%. On doit aussi préciser qu’on parle au passé, de la part modale du vélo en 2018, pour les habitants de tout Rennes Métropole, c’est à dire jusqu’au fin fond de l’archipel, sur une ile aussi lointaine, et ne tenant qu’à un fil, que Le Verger.
Si on imagine une ville sans voiture, dans le contexte local, il s’agirait probablement de l’intra-rocade. A défaut d’un périmètre ad hoc, la commune de Rennes s’en approche. Toujours en 2018, la part modale vélo, des Rennais (ayant une adresse 35000) était de 5,4 % (on a presque doublé le 3% énoncé). Je le répète une dernière fois : c’était en 2018, il y a 5 ans, dans l’ancien temps, avant le virus qui a rendu le vélo viral.
Pour avoir vécu et pratiqué Rennes entre 2000 et 2010, avoir pédalé de Villejean au Quick de Saint-Grégoire (au début de la décennie, avant de me faire voler mon vélo dans la cage d’escalier), puis m’être absenté longuement, puis être revenu plus fréquemment en 2022-23…
Ce qui saute aux yeux de tout observateur un minimum attentif à ce qui se passe autour de lui, dans Rennes, c’est le nombre et la variété des cyclistes. Des jeunes et des vieux, des femmes et des hommes, sur des vélos vintages ou hightech, à l’allure sportive ou dilettante, des livreurs de colis et des taxis pour enfants, des livreurs ubérisés comme des cadres sup’ endimanchés, en veux-tu en voilà, qui surgissent de tous les coins, les mollets qui s’activent sur les pédales.
NDR : j’aime bien regarder les gens et décrire ce qu’ils font, essayer d’imaginer l’intention qui guide leurs gestes. J’ai commencé ici même. Mon premier exercice pratique en DEUG de sociologie fut d’observer et noter ce qu’il se passait dans un arrêt de bus Rue du Pré Botté, à côté de la Poste, pendant une heure. Un second haut fait d’arme fut une nuit blanche complète consacrée à épier et décrire la place saint Anne depuis une fenêtre située au dernier étage du n°8, à l’angle de la rue Pont aux Foulons. Chacun ses déviances, ça me place dans la catégorie des voyeurs, oui mais professionnel, attention j’ai suivi le module Observateur de l’Homme. Donc moi aussi, je suis au fond quelqu’un de très sérieux. La preuve, je ne bois pas une goutte d’alcool (pour un Breton, sans être musulman ou ancien alcoolique, c’est louche vous me direz).
Parmi ce balais incessant de cyclistes, j’ai volé pas mal d’images. Hélas, n’étant pas photographe, je n’ai pas souvent réussi à obtenir un cliché à la hauteur du sujet, notamment lorsque cette cycliste au short vraiment short s’élançait au milieu des voitures à la nuit tombante pendant que les vaches nous pissaient dessus. Quitte à être mouillé, autant être peu vêtu, ça sèche plus vite. Ce n’est pas à Corps-Nuds qu’on dira le contraire.

En revanche, je suis très content, et même un peu fier, d’avoir réussi à capter ce monsieur avec son smartphone en main. J’en vois souvent, et je le fais moi-même (pour prendre des photos d’ailleurs), mais d’habitude je n’arrive jamais à sortir un cliché correct. De dos, avec le mouvement, on ne voit pas bien ce qu’ils ont en main ou collé à l’oreille.

Force est de constater, également, que des stationnements vélos ont champignonné un peu partout dans la ville et commencent à avoir des proportions scandinaves (auparavant on aurait dit bataves ou alémaniques).
















La petite Rennes s’est mise au vélo, n’en déplaise à ceux qui voudraient y voir une anecdote ou l’écume à la surface de l’océan des mobilités. Dans le même temps, le métro a plus que doublé de taille, formant désormais un réseau. Le problème des transports en commun, ce n’est pas leur surdimensionnement, mais leur sous-dimensionnement chronique. Là-dessus, la ligne B a appris de la ligne A et il sera plus simple de doubler la capacité. C’est donc fini le temps des grands chantiers à Rennes et il faut bien reconnaître qu’ils ont bien aidé à calmer le voiturisme dans la ville.
Quand on dit que le vélo prend des voyageurs aux TC et à la marche, c’est vrai. Toutefois, en dehors des normes comptables en vigueur, un usager des transports en commun est, et demeure, un piéton avant et après validation de son titre de transport. Les stations de métro sont des collecteurs et des évacuations à bipèdes, elles en déversent et avalent par marées successives et rapides dont les flots inondent l’espace public. Des flux en effet, mais montés sur des pieds et souvent remarquablement chaussés : un défilé à l’esthétique léchée.
Si on prend maintenant l’exemple de l’axe Est-Ouest, celui des quais de la Vilaine qui traverse la ville. Au début des années 2000, c’était un énorme boulevard à voitures. J’ai déjà pédalé là-dessus, à la grande époque et ce n’était pas la joie (sauf si on prend un malin plaisir à batailler seul contre tous sans armure, j’avoue que c’était un peu mon cas, il y avait une forme de bravade là-dedans). Les bus ont commencé par prendre des voies au Sud. Puis la vélorue est venue porter le coup de grâce au Nord. Après Lamennais qui prend le bus, voici que Lamartine et Chateaubriand se mettent au vélo ! De toute manière, la traversée piétonne sur le quai Lamartine depuis la rue d’Orléans (connexion) était tout simplement dingue. Le flot des piétons entre la place de la République et celle de la Mairie n’autorisait déjà qu’un flux limité de voitures. Ça a toujours été le Shibuya crossing local.
Par chance, l’hôtel des chouettes propose une chambre avec balcon, un véritable nid d’aigle, d’où j’ai pu observer les quais au petit matin. Une vue plongeante sur la Vilaine et le quai de Richemont, qui est un pont sans nom à cet endroit, juste avant l’avenue du Sergent Maginot, là où commence le site propre central du bus, au niveau de ce qui se nomme assez explicitement le Miroir Carré. Au-dessus du front bâti, trône la vierge de Saint Melaine, laissant imaginer le parc du Thabor non loin. Désormais, les riverains de l’axe bénéficient d’un niveau acoustique parfaitement acceptable, ce que j’ai pu constater fenêtre ouverte. De visu, sans avoir pris le temps de compter : énormément de vélos et de piétons, beaucoup mais vraiment beaucoup de bus (Le STAR : combien de rotations cumulées toutes lignes et tous sens confondus un jour ouvrable de base ?) et quelques voitures. En fait, il ne reste vraiment plus grand-chose à enlever ici.




Je souhaiterais m’arrêter sur une scène de vie que je n’ai pas réussi à photographier convenablement (trop loin, je prends des photos avec mon téléphone), car le cube possède une utilité concrète que je n’aurais pas imaginé un seul instant avant d’en être le témoin oculaire. Pour moi, il s’agit d'une œuvre d’art abstraite, un truc culturel et esthétique que s’offre une ville assez riche quand elle dépense beaucoup en travaux et qu’elle se dit qu’on peut aussi faire du beau et pas que du fonctionnel. Une jeune fille, appelons là Narcisse ou Esther, qui devait être en avance sur son horaire, s’approche du cube et prend le temps de contempler attentivement son reflet, vérifiant ainsi, si elle est bien la plus belle dans le miroir. Et je me tourne, et je me regarde, 8h00 du mat', en pleine rue comme à la sortie de son dressing ou de la cabine d’essayage du magasin. Vous savez, ce jeu de postures dans lequel le corps entre en rotation autour de l’axe du cou, qui effectue une torsion pour que la tête et le regard puissent se maintenir figés dans la bonne direction. C’est qu’on est bien dans son corps et qu’on se sent bien dans la rue, quand le soleil est de la partie. Hypothèse secondaire, toute de blanc vêtue, elle vérifie qu’elle n’a pas une trace sur le séant, suite à une assise (pas dans le bus ou le métro, c’est propre, il y a des objectifs de qualité à respecter).

Je m’égare un peu de mon sujet central, veuillez m’en excuser, c’est qu’il y a de la poésie dans tous les coins de rue.
Tout cela, pour dire qu’il y a beaucoup de bonnes raisons de penser que désormais, Rennes est capable de vivre sans les voitures. De retirer des places de stationnement, de supprimer des parkings entiers avec l’aval de la population (pour peu qu’une bat’cave ne se cache pas en dessous, j’ai appris ça, c’est ballot, l’écologie qui se retourne contre elle-même, la tête à l’envers comme des chauves-souris), de supprimer des voies ou des sens de circulation. Les habitants le demandent. Quand la ville passe à 30, il n’y a plus d’opposition au conseil municipal, ça rentre comme dans du beurre salé (avec une température ambiante assez élevée, pas à la sortie du frigo).
Quelques mois auparavant, j’ai découvert dans le quartier Sud-Gare, un peuple qui affiche des radis sur ses façades pour affirmer qu’il est prêt à changer, qu’il a déjà changé. Dans une concertation magique, les Sudgariens ont formulé de grandes ambitions pour leur quartier. Bien sûr, Michel ou Maryline n’ont pas été convaincus par l’idée d’apaisement, mais ils ont bien dû reconnaître que les temps avaient changé autour d’eux. Comme Jean-Paul, qui n’était plus tout à fait le même après ces ateliers de travail, ayant cheminé dans ses vues au contact de ses voisins.
Alors bien sûr, j’y vois un terrain de prédilection pour y mener des expériences de déMobiliste, vous me voyez venir. Je pense que ce Tribunal des Mobilités des Générations Futures l’illustre assez bien. La concertation menée dans le quartier Sud Gare aussi. Mais j’ai trouvé des arguments d’un tout autre poids, symboliques, quasi mystiques. Comme-ci cela était écrit d’avance, un destin inéluctable.
Avant cela, je m’autorise un petit détour, mes arguments viendront après.
Et si on faisait un détour par la rue Riad Sattouf ?
A quand une place Riad Sattouf à Rennes ? Même un siège dans le métro, ou un strapontin. Un bus Les beaux gosses ?
J’adore Riad Sattouf : L’arabe du futur, Pascal Brutal, Esther, La vie secrète des jeunes. Cet auteur de BD, je l’ai découvert dans Charlie Hebdo. Et forcément, la vie secrète des jeunes, pour un voyeur de mon espèce, qui prenait le métro à Rennes très régulièrement…
A la veille de la restitution des travaux sur la concertation Sud Gare, précédemment évoquée, Arte diffusait le film Les Beaux Gosses, que je n’avais jamais vu. J’ai fait une capture d’écran de la scène du baiser, prise dans un bus du réseau STAR, devant le panneau Sud Gare. Le beau gosse principale, voyant son pote courir derrière en embrasant pour la première fois. Pour mon anniversaire, mes enfants m’ont offert Le jeune acteur t.1 qui raconte les débuts de Vincent Lacoste au cinéma. Son premier baiser devant la caméra. J’ai lu cette bédé et hasard calendaire, le soir même nous sommes allés voir « Un métier sérieux » au cinéma. Et là, SPOILER ALERT, Vincent Lacoste embrasse Adèle Exarchopoulos. Il en a fait du chemin, le beau gosse, grâce à Riad (ce voyeur). Les amis du réseau STAR et de Rennes Métropole, c’est aussi un peu grâce à vous tout cela. Vous avez fourni le bus, la scène devait avoir lieu devant ce panneau et le mur de la prison des femmes sur la rue de l’Alma.

Revenons à mes arguments hétéroclites, et pour certains ésotériques, qui font de Rennes un laboratoire de la démobilité telle que je la conçois :
- La microwave connexion (un lien Orléans Rennes très difficile à expliquer)
Tout d’abord, un signe, insignifiant pour quiconque, sauf celui qui le reçoit. Début de semaine, dans la magique rue de Bourgogne, à Orléans, en plein accompagnement routinier vers le chemin de l’école une innovation technologique majeure me saute aux yeux : le premier parcmètre combiné four micro-onde. Installé là, en catimini et sans promotion.

Quand tu vois ça dans ta rue, tu te dis : « Celui qui a pensé ça est un génie ». Parce que quand tu mets ta pièce dans le parcmètre, que tu entres ta plaque d’immatriculation, que tu te trompes de boutons, que tu es obligé de recommencer, parce qu’il fallait mettre la pièce avant… Forcément, à un moment, l’utilisateur lambda se dit : « je me réchaufferais bien un petit café ». Je pourrais avoir un mug avec moi et me faire un petit lyophilisé, des nouilles ou une soupe en sachet. Ce serait quand même beaucoup plus convivial, ce qui inciterait au paiement. Alors que les gens, sans ce service et ce sens de l’hospitalité, ce supplément d’âme, qu’est-ce qu’ils font ? Ils ne prennent pas de ticket. Ils se disent, si je me fais prendre une fois sur dix, ça coûte moins cher que prendre un ticket à chaque fois. En plus, il y a un côté loterie, sans mise de départ, les gens sont joueurs. Ils se disent, je vais tester mon karma. C’est sûr, il y a un gros marché pour ce concept de four micro-onde combiné parcmètre. C’est l’avenir. Depuis, il a été posé par terre à côté, c’est beaucoup moins esthétique. Sûrement un problème de branchement.
A Rennes, je me balade. Et là je vois, non pas un, mais deux fours micro-onde posés sur le trottoir. Photo direct. Un homme arrive tout gêné et m’explique que c’est temporaire. En plein chantier ou déménagement, il s’en sert de plots pour maintenir l’emplacement libre pour sa camionnette. Encore un génie. Je lui explique que je ne suis pas de la police, je prends l’art, là où il se trouve, à bon marché et en plein air. Quelques mètres plus loin, j’en vois un sur la place du passager (derrière le TNB). Décidément, il y a un truc avec les micro-ondes. Plus tard dans la journée, lors d’une exploration de la ligne B, qui me conduit à La Courrouze, encore un micro-onde en attente d’une tasse à réchauffer, sur le parking. C’est dingue ! Pour moi, ça fait aussi écho à une mission qui commence avec GestesPropres, une mission zéro déchet abandonné. On est loin du compte. Un peu plus loin, au hasard de ma déambulation, je découvre les locaux de La Petite Rennes (un atelier participatif d’auto-réparation de vélo : ça me parle, l’heureux cyclage), puis un hangar bien graffé et dedans un potelet tordu, qui m’attend là, gisant au sol. Une découverte majeure viendra un peu plus tard.











- L’exception rennaise, un territoire où pour la première fois de l’histoire, la constante de Fouillé était mise à mal
J’ai émis une théorie sur la tendance des véhicules à se déporter vers le trottoir. Etant donnée la régularité de ce phénomène que j’observe partout, j’ai décidé de l’appeler en toute modestie « constante de Fouillé ». De l’autre côté de la prison des femmes, j’avais déjà vu des véhicules se déporter, non pas côté trottoir, mais côté piste cyclable, ce qui en faisait une variante de « il y a des piétons, mais on s’en fout », à savoir « il y a des cyclistes, mais on s’en fout ». Tout cela se maintenait dans un cadre explicatif cohérent et robuste, stable, rassurant, carré.

Mes certitudes scientistes se sont effondrées, à Rennes, dans le quartier de la Courrouze. Pour la première fois, je voyais un automobiliste qui affirmait par le positionnement de son véhicule, « il y a des voitures, mais on s’en fout ». Même pas peur. Tu peux taper dans ma caisse, j’en ai rien à faire.

A Rennes, les caisses on s’en fout. C’est le passé, une technologie zombie. Bientôt, il n’y en aura plus, à quoi bon s’accrocher à son rocher comme une moule ou une bernique ? A quoi bon rester très attaché à sa bagnole, si on ne l’adore plus ?
- Toujours écouter la voix de la liberté
Sur le pont Saint Hélier, j’ai découvert un comptage cycliste d’un nouveau genre. Le même tube que pour les voitures, mais disposé uniquement sur la piste cyclable. On ne compte plus les voitures, c’est le passé. Maintenant, ce qui compte c’est les vélos. Comme ça au moins, les choses sont claires.


Ces boucles de comptage pneumatiques font partie des sujets que je prends forcément en photo lorsque j’en croise. Mais là, c’est la première fois que j’en vois une disposée de la sorte, uniquement sur la bande cyclable. Je ne savais pas que ça fonctionnait. Je pensais qu’il fallait le poids des essieux et la surface de contact de pneus plats pour compter avec ça. Dans le même registre, j’ai découvert il y a peu, que le volume métallique d’un vélo cargo pouvait déclencher l’ouverture d’une borne, car détecté par les boucles magnétiques dans la chaussée. Donc pourquoi pas, le réglage doit être différent (plus sensible).
Il faut dire qu’ici, c’est un défilé permanent, j’ai hâte de connaître le score, Gildas ! Car il y a un détail qui a son importance, que seuls les piétons et les cyclistes pas trop rapides peuvent voir : ici, c’est la voie de la liberté. Une mystérieuse borne blanche (qui fait aussi office de borne routière) le rappelle, la ville a été libérée par ici en 1944. Objectif : qu’en 2024 cette pauvre et triste bande cyclable soit colorée à la hauteur de sa portée symbolique. Une inscription colorée « VOIE DE LA LIBERTE » sur le sol (PALM, inkOj ou d’autres vous feront ça très bien). Rouler sur la voie de la liberté et non sur la file des véhicules qui polluent l’atmosphère et oblitèrent l’avenir.












- L’autoécole rennaise, un signal faible qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille depuis bien longtemps.
Dernier argument, massue de mon point de vue. Oui, la ville sans voiture remporte une bataille juridique à l’unanimité des jurés. Mais il y a un énorme biais : les gens qui vont aux Champs-Libres le mercredi soir à 17h00 ne sont pas tout le monde. Si on veut être équitable, démocrate, juste, inclusif, il faut donner voix au chapitre au camp adverse. L’école de la route me semble un porte-parole digne de confiance. Alors, qu’en disent les auto-écoles rennaises ?
En face du plus beau lycée qui soit (et qui en plus s’appelle Emile Zola, ça c’est la classe), il y a une autoécole. J’ai voulu la photographier de sorte que dans le reflet de la vitrine, on voit la mention « lycée » apparaître. Dans mon esprit grincheux, je voulais dénoncer le dealer qui chasse à la sortie des classes. Et là, stupéfaction : Auto Ecole Smile, le logo est un escargot (ils ne vont pas lutter contre les limitations de vitesse) et surtout un picto « vélo= véhicule du futur ».

– La messe est dite, Jean-Mimi.
– Tout à fait Thierry, les carottes sont cuites. Si l’auto-école marque contre son camp, ils ne vont pas gagner le match, ce soir au stade de la route de Lorient. (je n’ai pas écrit Roahzon Park, ce serait anachronique).
Là-dessus, on pourrait me rétorquer qu’il s’agit là de l’exception. Une boutique qui surfe sur la vague du vélo et le côté fun, qui veut se donner un air cool, pour séduire le lycéen. Ok, pourquoi pas.
La première fois que je suis entrée dans une auto-école, c’était le CER de Villejean. J’y ai obtenu le code et réalisé une ou deux leçons de conduite. A cette époque lointaine, il y avait une auto-école que tout le monde connaissait et rétrospectivement, je ne comprends pas pourquoi je n’y suis pas allé (enfin si, ce n’était pas la plus proche, la flemme quoi) : Relou Conduite. Quand on la croise au quotidien, on n’y fait plus attention, mais lorsqu’on s’en éloigne, cela saute aux yeux avec la force d’une évidence : une autoécole pour ceux qui pensent que c’est relou de conduire depuis 1956 ! Eux ne surfent pas sur une vague. Ils sont le petit clapot répété, qui érode lentement le rocher de la falaise en lui léchant les pieds.


Par conséquent, Rennes est la ville dans laquelle des véhicules siglés RELOU affichent ce message subliminal jour après jour dans la circulation. Au départ, l’idée était peut-être de dire «Pffff relou ! Un apprenti conducteur qui ne sait pas encore conduire, lent à la manœuvre, respectueux des limitations de vitesse !! » C’est comme cela que je l’interprétais dans ma décennie rennaise, la première du troisième millénaire. Mais avec le temps, ce symbole inscrit patiemment dans l’espace public l’idée que voiture = relou. Si ça, ce n’est pas un travail de sape ? Si ça, ce n’est pas le signe d’une ville prête à sortir de la voiture ? Je rends mon papier rose.


Forcément, je vois un lien avec la ville dans laquelle conduire (et apprendre à conduire) est un enfer, à savoir Paris. Quand je marche entre Austerlitz et Montparnasse, je passe souvent devant cette autoécole.

Un dernier petit point, lors du Tribunal des Mobilités des Générations Futures, Tommy nous a dessiné un dispositif radical : une fosse, une oubliette à voiture.

C’est la symétrique du fameux dessin de Karl Jilg pour la Swedish Road Administration.
En sortant du tribunal, sous la pluie rennaise, je m’en vais chercher un Chiche Taouk fromage (une tradition libanorennaise) et devant Al Saj, je tombe devant une tranchée. Rebelote, le lendemain matin Boulevard de Solferino, juste devant la place de la gare !! Ils le font déjà en fait.


Le dessin m’évoque aussi l’entrée de Darwin, mais ça c’est à Bordeaux, il faudra que j’aborde cette ville, un jour !

PS : un peu d’auto-promo, ce matin on pouvait entendre ma voix dans le journal de 8h00 sur les ondes de France Culture (dernier sujet). Merci à Cécile de Kervasdoué pour avoir réussi à réduire notre échange pour en faire un condensé adapté au format. Ce n’est qu’une toute petite rubrique, mais ça s’insérait bien dans la programmation de la radio : une matinale consacrée à la planification écologique.
Une réponse à “La petite Rennes est déjà grande”
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