Laurent Fouillé déMobiliste

Sociologue Urbaniste

Vitrolles, sympathique ville de la bagnole et de l’auto-mutilation.


Fin 2023, faute de chiffre d’affaires suffisant, ma start-up refusant obstinément de décoller à la manière d’une fusée (en même temps, si un déMobiliste ne démarre pas au ralenti, c’est un charlatan), je me suis retrouvé dans l’obligation de faire les poubelles de la plus belle des manières qui soit. Grâce à Xavier Brisbois et à Gestes Propres, je suis allé questionner les Vitrollais.es afin de comprendre pourquoi des gens jettent leurs emballages et déchets en dehors des corbeilles prévues à cet effet dans l’espace public.

Quand on veut comprendre la problématique des déchets abandonnés, on peut aller là où il n’y en a pas ou très peu (par ex: au Japon, à Singapour ou à Fouesnant) ou au contraire, là où il y en a beaucoup (par ex: en Inde, à Marseille ou à Vitrolles). Tout ce que j’ai pu apprendre de ce phénomène est consigné dans un rapport remis à Gestes Propres et aux communes concernées (le même protocole a été déployé à Ozoir-la-Ferrière). Les conclusions de l’étude ont été présentées aux partenaires dans les locaux de l’AMF (Association des Maires de France, très belle adresse au quai d’Orsay), le 25/01/24.

Il y a des choses qu’on ne peut pas écrire dans un rapport d’étude, mais dans un blog, on peut. Tout d’abord, bien que spécialiste des questions de mobilité, j’aime aussi étudier les déchets, probablement parce dans la cour de la maternelle résonnait « Fouillé, il fouille partout, il fouille dans les poubelles ». Avec si jeune de tels encouragements, rien d’étonnant à ce que je prenne goût à la recherche. Vers dix-douze ans, m’ennuyant un peu sur le sable de Fort Bloqué, inspiré certainement de méthodes archéologiques, j’ai dessiné un carré d’environ un mètre de côté et j’ai remué le sable pour en extraire ce que j’y trouvais : principalement des mégots de cigarettes. En ce temps-là, tout le monde fumait et le sable de la plage était un cendrier. Il suffisait d’enfoncer le mégot pour l’éteindre et le soustraire au regard. L’expression « mettre la poussière sous le tapis » aurait aussi bien pu être « mettre le mégot dans le sable« . J’en ai extrait une centaine, rien qu’en remuant la couche superficielle avec mes deux mains (sans enlever le sable de la zone fouillée méticuleusement). Ce sondage me permit d’estimer une concentration de déchet au m². Mon premier emploi (avec une fiche de paie) consista en quinze jours aux espaces verts et quinze autres derrière le camion benne, aux ordures ménagères, ce qui me permit de découvrir l’incinérateur, ainsi la dangerosité de ne pas trier le verre : quand le camion benne compresse les déchets qu’on vient d’y charger, les bouteilles se brisent et des éclats de verre volent dans toutes les directions. Le désherbage d’un massif, par exemple celui qui longe le mur du cimetière municipal, c’est un peu une chasse aux œufs, mais il n’y a que des emballages vides. Il y a tout juste 20 ans, en juillet 2004, j’ai eu l’honneur de ramasser les poubelles au festival des Vieilles Charrues à Carhaix (le meilleur plan job d’été du monde, car à la différence des bénévoles coincés aux tireuses pendant les concerts, l’équipe des déchets est payée, travaille le matin et en journée, mais pas le soir pendant les concerts, avec accès backstage pour passer d’une scène à l’autre sans encombre et serrer la main d’Erik Truffaz qui passait par là).

Je trouve extrêmement satisfaisant de partir d’un espace jonché de détritus pour arriver à un espace parfaitement propre : effet avant/après saisissant et garanti, dopamine à bon prix donc. Dans mon enfance, c’était une des premières étapes pour construire une cabane. Mon tropisme pour la rudologie a plusieurs conséquences au quotidien : tout d’abord, je prends très souvent en photo des déchets abandonnés (ce qui produit un jumeau numérique du déchet, je dédouble la poubelle dans le numérique, quel affreux pollueur je suis !). Si cette pratique n’est pas systématique (il y en a beaucoup trop), je ne peux m’empêcher de regarder TOUT ce qui est jeté. Il m’arrive aussi de recueillir certain de ces objets, lorsque je leur trouve une utilité.

à quoi ça peut bien servir ??

J’ai été conditionné depuis l’enfance, ce n’est pas de ma faute, c’est à cause de mon nom, forcément ! La prophétie est autoréalisatrice, ou bien, ce sont des balivernes que je me raconte pour me rassurer, car mes homonymes n’ont pas nécessairement cette tendance. Je suis tellement heureux d’avoir hérité d’un Motobécane trouvé dans les poubelles, en bas de ma rue, que je ne peux y voir une tare !! C’est le meilleur vélo que j’ai jamais eu, il est si léger…

Bref, aussi loin que remonte mes souvenirs, je n’ai jamais compris pourquoi un déchet pouvait se trouver en dehors d’une déchetterie ou d’une poubelle. Pour moi, ça reste un mystère. Pourquoi font-ils ça ??

Voilà le questionnement central, celui qui motivait ma venue à Vitrolles, dans le 13. Cette question, je l’ai posée à pas mal de monde, y compris des jeteurs pris sur le fait (dont le témoignage compte triple). Avec le recul, c’était vraiment le bon endroit pour mener cette enquête. Je dois avouer toutefois que, lorsque Xavier m’a proposé d’aller à Vitrolles, ma réaction initiale ne fût pas franchement enthousiaste : « j’aurais préféré aller à Fouesnant ». J’associais cette localité au FN et à Maigret (pas l’inspecteur, l’autre). Je ne savais rien de cette ville, en dehors de cet a priori. A posteriori, cette ville est une rencontre, une découverte, une pépite.

Deux phénomènes m’ont particulièrement frappé durant cette mission et les quatre jours passés sur place, en plus du sujet des déchets abandonnés :

  • la gentillesse, la sincérité et la disponibilité des personnes croisées dans la rue,
  • l’omniprésence de la voiture dans l’espace, l’aménagement et les discours (alors que le questionnaire et les entretiens portaient sur les déchets, je le rappelle) qui s’exprime on ne peut mieux par l’effet de coupure.

Vitrollais.e = personne sympathique

Lorsque vous effectuez un travail de terrain, consistant à interroger des personnes sans rendez-vous préalable, vous faites naturellement face à leur indisponibilité : elles sont occupées, pressées, n’ont pas le temps pour répondre au questionnaire d’un individu qui les aborde de manière un peu cavalière, sans crier gare. Vous faites irruption dans leur quotidien, sur leur trajet : vous êtes un cheveu et tombez, comme ça, dans leur bol de soupe. Vous êtes suspect, car la règle tacite est qu’on n’adresse pas la parole à un étranger [ma lecture du moment y fait écho, avec la notion d’évitement généralisé, Possibilités de David Graeber]. Il est possible, voire probable, que votre intention soit peu louable. Par conséquent, sachant cela, en tant qu’enquêteur, vous devez ruser, amadouer, minimiser la durée de votre questionnaire, rassurer et séduire par un grand sourire, surprendre par une plaisanterie, une flatterie ou n’importe quel stratagème qui les conduira à inverser l’indisponibilité qui est la règle et ainsi ouvrir une petite fenêtre d’exception qui les rendra disponibles. C’est donc savoir rendre le monde disponible (et entrer en résonance avec Hartmut Rosa). Votre talent ayant des limites, la nature vous ayant donné les traits qui sont les vôtres, vos ruses fonctionneront avec une efficacité variable et limitée. Votre moral s’en trouvera affecté et des oscillations de motivation seront difficiles à masquer, aussi bon comédien que vous soyez. Alors imaginez ce que ça donne, si en plus vous êtes mauvais comédien ! Tout cela est connu des enquêteurs, comme des vendeurs au porte-à-porte (les tapeurs) et des pêcheurs, qui savent que ça ne mord pas à tous les coups. Il y a des bons et mauvais spots, des horaires plus ou moins favorables et toujours le règne de l’aléatoire. Tout cela est valable partout et tout le temps, sauf… à Vitrolles. Car les Vitrollais.es sont disponibles par défaut, leur indisponibilité relève de l’exception et doit être justifiée. C’est ainsi que des personnes s’excusent de ne pouvoir répondre à votre questionnaire, parce qu’elles travaillent ou ont un rendez-vous. Le cynisme de l’enquêteur blasé par la nature humaine le pousserait alors à penser : « oui, moi aussi j’ai piscine ».

Une piscine tournesol, comme à Bois-du-Château. Pour une description pertinente, on devrait les appeler piscine oursin.

Sauf que les Vitrollais.es, au lieu d’inventer un prétexte ou d’utiliser cette occupation réelle comme alibi facile, sont sincèrement désolé.es de ne pouvoir vous aider, tant et si bien qu’ils vous proposent des solutions : « je finis de livrer mon client et je suis à vous dans 10 minutes », « je vais à la pharmacie et à mon retour, on discute », « je suis en train de manger avec mes amis, ce n’est pas grave si je réponds la bouche pleine devant eux ? ». Doutant de leur sincérité, on pourrait penser qu’ils bluffent, qu’ils pensent s’en sortir de la sorte, tout en restant bienveillants en façade. Mais non, ils le font vraiment. Ils reviennent vous voir après la pharmacie. Là où normalement une personne sur cinq répond à vos questions, ici c’est une sur cinq qui refuse d’y répondre et bien souvent ce n’est pas sa volonté, réellement, elle ne peut pas.

On pourrait se dire qu’un biais explique mon observation. J’ai une tête qui passe bien et je vais vers des gens qui me ressemblent (des gentils). Sur le premier point, admettons : j’ai vraiment une tête quelconque. Il y a des gens que je croise plusieurs fois, mais ils ne me reconnaissent pas, tant je suis lambda. L’autre jour dans le train, je vais aux toilettes pile quand les contrôleurs s’attaquent à ma rame, à mon retour, ils sont toujours à l’œuvre et l’un d’eux vient tout juste de passer mon siège, je ne me cache pas (je suis en règle), retourne à ma place, il jette un coup d’œil dans ma direction, me voit, mais ne me contrôle pas, comme si j’étais invisible. Inversement, j’ai de nombreux sosies et des personnes croient m’avoir déjà vu (ou sont convaincues que j’ai un autre prénom). Sur le second point, en revanche, ce n’est pas possible, car en mode enquêteur, je vais vers des gens très divers, le plus possible, car je veux des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des riches, des pauvres, des blancs et des plus foncés, des grands et des petits, des maigres et des gros… Souvent, lorsqu’au premier regard je sens comme un frein naturel à la discussion (en vérité, dans la vraie vie, j’ai un frein à main bloqué avant la moindre discussion avec quiconque, je peux garder le silence, taiseux) alors j’y vais. Il a une mine patibulaire ? Aller, go ! Elle n’a pas l’air aimable ? Allons-y ! Du fait de cet effort et cette lutte contre les préjugés, parfois on se dit : « elle n’avait pas l’air commode et ce n’était pas qu’un air. », mais pas à Vitrolles, même le barbu tatoué au regard noir et sourcils froncés est une crème, il fait une pause dans sa séance de muscu pour répondre. Même le groupe de lascars en pleine séance de roulage dans un recoin du parc, même ce jeune qui est remonté contre la mairie au pied des bâtiments crasseux de la Frescoule… Au final, le seul type que je n’ai pas trouvé sympathique, il attendait son partenaire pour échanger des balles sur le court de tennis. Il a préféré s’échauffer seul, alors que son partenaire avait visiblement beaucoup de retard et que la poubelle du terrain débordait (ce qui avait permis notre échange, je prenais en photo la poubelle lorsqu’il est arrivé) : l’exception qui confirme la règle.

Quand Gaël Faye clame qu’« on n’écrit pas de poème pour une ville qui en est un » dans le refrain de Paris Métèque, c’est pour faire précisément le contraire de ce qu’il affirme. A Vitrolles, le seul monument c’est l’A7, mais le soleil ne qualifie pas l’autoroute, mais l’humeur de base de ses habitants. Ils sont gentils, bavards, attachants, solaires. Mon nombre de questionnaires par jour n’était pourtant pas mirobolant, non que je perde du temps à chercher des volontaires, mais bien parce que chaque questionnaire virait à la discussion et dépassait largement le temps prévu par Xavier sur la base des vagues précédentes d’enquête. Le patrimoine de cette ville, c’est ses habitants.

Alors que dire de ma logeuse ? Une prof de français, chrétienne, magnétiseuse, danseuse, qui loue une chambre dans son appartement, non pour les revenus (vu le tarif pratiqué), mais pour aider des gens et les rencontrer, discuter avec eux. La crème des crèmes. Une sorte de mère Teresa dans un corps à la Beyonce, un remix improbable, n’est-ce pas ? Comment la décrire ? Parlons simplement de sa mobilité. C’est une navetteuse auto-centrée, car son établissement est à Marseille et ses multiples activités et relations (danse, magnétisme, conjoint, amis) se trouvent encore ailleurs. Elle se déplace sans cesse en voiture et me donne un argument que je n’avais encore jamais entendu : souffrant d’hyperacousie, elle ne pourrait pas se déplacer à pied ou en vélo, car la ville est trop bruyante, elle a besoin de l’isolation phonique de son habitacle et ce faisant, participe à la fanfare des moteurs. Bien entendu, je connaissais les gens qui habitent à la campagne, parce qu’en ville il y a trop de bruit et de pollution et qui font du bruit et de la pollution dans la ville tous les jours avec leur voiture. Je connaissais aussi ceux qui accompagnent leur enfant à l’école en voiture pour qu’il ne se fasse pas écraser par une voiture. Mais s’enfermer dans une voiture pour se protéger du bruit extérieur, je ne connaissais pas. Ça existe !

Cette aimable logeuse, grâce à qui j’ai vu un gecko sauvage pour la première fois (son animal totem si l’on peut dire), me permettra de faire la transition avec le sujet suivant et principal : l’effet de coupure.

Capitale de la coupure urbaine

En effet, si j’ai choisi de loger chez elle, c’est parce que la ville ne compte aucun hôtel ou plus précisément, parce que tous les hôtels de la commune se situent du côté de l’aéroport ou à proximité d’échangeurs routiers. Moi j’aime bien l’hôtel, ça permet de discuter avec personne (évitement généralisé quand tu nous tiens). Mais là, il faut une bonne heure de marche en environnement hostile pour atteindre le centre-ville et les quartiers résidentiels où vivent les Vitrollais.es (et où j’aurais une chance de les interroger). Je m’en suis rendu compte sur la carte au moment de la réservation d’un hébergement. L’offre pour les visiteurs et touristes tourne le dos à la ville et est positionnée vers l’autoroute et l’aéroport. L’aéroport de Marseille, on dit qu’il est à Marignane, mais il faut savoir qu’une bonne partie des parkings se trouvent sur la commune de Vitrolles, tout comme les généreuses infrastructures routières qui permettent d’y accéder.

Sur la carte, c’est flagrant, mais sur le terrain c’est dément, ça dépasse l’entendement. Deux ou trois trajets devraient suffire à vous exposer ce phénomène de coupure urbaine. Je dois préciser au lecteur, que parmi les quelques incongruités qui me distinguent de la plupart des personnes que je côtoie, il y a celle qui consiste à aimer pédaler et encore davantage marcher, dans des espaces clairement dévolus aux engins motorisés. Vous savez, ces vastes zones où les cases sont énormes et chaque bâtiment accompagné d’un parking à l’emprise bien plus vaste que la sienne. Ces zones dans lesquelles il est souvent plus simple d’aller d’un parking à un autre avec sa bagnole que de marcher d’une enseigne à l’autre, car cela exige de gravir des talus, faire un peu de hors-piste, enjamber un grillage qui a été foulé au pied par d’autres bipèdes agacés de devoir faire le tour, alors que tout droit, ça marche très bien, la preuve. Si ce buisson est percé, si cette pelouse ne repousse pas, c’est bien que des pieds ont tassé le sol, régulièrement et jusque récemment (sinon ça repousse). Dans ces décors, vous êtes dans les coulisses, vous voyez les arrières, les coins à bazar, les dépôts sauvages, parfois aussi de la vie qui fait de la résistance dans ces espaces dont la vocation première est le traveling avant rapide.

Trajet n°1 : First Contact, Man Vs Road, Game Over

Le jour de mon arrivée, j’ai fait le choix de descendre à Aix-TGV, car (1) je n’étais jamais descendu ici et que (2) selon la géographie, quand on vient du Nord, on n’a absolument aucune raison de descendre jusqu’à Marseille Saint Charles pour remonter ensuite vers Vitrolles. En effet, la gare d’Aix-TGV est aussi proche de Vitrolles que d’Aix. Cette gare est une curiosité, car construite sur un rond-point échangeur qui fait office de parking rond, et en dessous passe une voie rapide. Un ascenseur vous permet de descendre à l’arrêt de bus situé à l’aplomb de la gare, au bord de la route. Le bus qui permet d’aller directement au centre de Vitrolles arrive dans encore vingt minutes, mais comme ça fait déjà la même durée que j’attends dans la tranchée, je décide de prendre la navette qui me conduira à l’aéroport, car elle vient d’arriver. A cet instant précis, je sais que l’itinéraire à pied ne serait pas simple (j’ai vu sur la carte avec la localisation des hôtels), mais je trouverais bien un autre bus. Dès le départ, le paysage est marqué par les déchets qui s’accumulent le long de la route, sur le bas côté comme au loin. Une fois descendu du plateau, le paysage urbain est très autoroutier, suivent des nappes de parking et le terminal aéroportuaire. Après avoir fait le tour des abribus de l’aéroport, aucune ligne semble rejoindre le centre de Vitrolles. Comme je suis en avance (la logeuse travaille), j’ai le temps et en plus, il fait beau (je précise, c’est l’automne 2023, bien plus ensoleillé que le printemps ou le début d’été 2024. La semaine précédente, je trempais les pieds dans la mer du Nord). Le moment est idéal pour une petite rando, le décor un peu moins.

Dans mes souvenirs sur plan, un bus reliant le centre passait devant la gare de Vitrolles. Il doit être aisé pour les voyageurs de l’aéroport de venir en train, puis à pied, pensais-je naïvement. Au départ de l’aéroport, un cheminement fléché connecte les vastes parkings payants. Mais une fois passé le dernier parking, plus rien. Je marche sur l’accotement parmi les herbes folles et les déchets abandonnés. Mon cap est sûr, je devine la voie ferrée non loin. Mais je finis par comprendre que la voie que je longe ne débouche que sur une bretelle qui va s’élancer sur la voie rapide, la D20, qui forme un obstacle infranchissable, une tranchée avec séparateur et bordures. Je rebrousse chemin et sur ma droite (qui était ma gauche à l’aller) j’observe un homme qui arpente une « ligne de désir » qui longe la glissière, c’est à dire un petit chemin aménagé par le piétinement dans l’herbe. A l’aller, j’avais pensé cet itinéraire impossible, mais si lui le fait, c’est la preuve que c’est possible. Je le croise et m’engage donc sur l’itinéraire qu’il vient d’emprunter. La séquence suivante n’est absolument pas recommandée par la sécurité routière ou le code de la route : je me retrouve à marcher sur la BAU dans un virage. Mais c’était le meilleur choix qui s’offrait à moi, j’ai franchi le premier mur et me voilà à un arrêt de bus où des gens attendent. Aucune info voyageur ici, le plan et les horaires ont été arrachés. Obligation de discuter avec les utilisateurs. Bingo ! C’est le bon endroit pour aller à Vitrolles centre. Le bus est lui aussi obligé de pratiquer un immense détour sur des voies réservées aux seuls véhicules motorisés. Il prend la D20 vers le Nord, sort, fait le tour d’un rond-point, et retourne sur la D20, mais en direction du Sud. L’immense zone industrielle n’en finit pas. Une fois déposé au pôle d’échange principal, je réalise une correspondance avec le BHNS qui circule sur l’artère principale de la ville, le ZENIBUS, qui me conduit de Pierre Plantée (le pôle d’échange) jusqu’au centre commercial Grand Vitrolles. Ma logeuse n’habite pas loin.

En image :

En plan :

En vrai, 1400m séparent l’aéroport de la gare. Le chemin que j’ai pris, si on occulte le détour, est beaucoup plus court (et dangereux) que ce qui est proposé ici : je l’estime à 25 minutes.

Trajet n°2 : Tous les chemins ne mènent pas à l’avenue de Rome

Le lendemain matin, j’ai prévu de me rendre aux services techniques de la ville pour interviewer les responsables de la propreté urbaine et forcément, je décide de m’y rendre à pied. Je longe l’avenue principale plantée d’oliviers, l’avenue des Salyens. J’emprunte une magnifique piste cyclable, mais je n’y croise pas un seul cycliste. Puis je me dirige en direction de la zone industrielle, marche sous l’autoroute A7, puis la D113, puis je longe l’avenue de Rome. Malgré un panneau s’adressant aux piétons, je suis bien seul, c’est une zone à camions, sans trottoir digne de ce nom (je croise l’usine Algeco, ainsi que celle de Panzani qui fabrique la semoule Ferico). Mes interlocuteurs sont choqués que je sois venu à pied. A tel point que mon second interlocuteur insistera pour me reconduire au centre-ville, prétextant un trajet qu’il aurait de toute manière besoin de faire (c’est l’argument ultime pour me convaincre, car je considère mon bilan environnemental neutre dans ce cas). J’accepte volontiers, aussi parce que je connais le peu d’intérêt de l’itinéraire et que ça va me faire gagner du temps : j’ai hâte d’aller questionner les habitants de cette cité.

En image :

En plan :

A vol d’oiseau, on est à moins de 900 m! J’ai fait le parcours proposé en bleu. Je marche vite, j’ai mis 40 minutes en prenant tout un tas de photos. L’effet de coupure multiplie la distance par 4.

Trajet n°3 : la déclaration universelle des droits du piéton

Cet itinéraire est pour moi le plus illustratif. Dans les deux exemples précédents, l’effet de coupure s’exprimait par un allongement d’itinéraire rocambolesque. De ce fait, si vous utilisez une appli quelconque, vous serez découragés d’avance. Soit vous ferez le trajet avec un véhicule motorisé, soit vous abandonnerez tout bonnement l’idée de réaliser le trajet en question. En revanche, pour ce troisième exemple, l’effet de coupure ne produit qu’un très faible allongement. Il est donc possible que, sans y prendre garde, vous vous engagiez sur ce chemin (de perdition) sans vous douter un seul instant de la damnation qui vous guette. Ce n’est que sur le terrain que vous apprendrez la condition piétonne qui est la vôtre, celui d’un mammifère comme les autres, de ceux qu’on retrouve parfois séchés et écrabouillés sur le macadam.

Imaginons que vous partiez des environs de Grand Vitrolles et que vous souhaitiez vous rendre à l’espace de coworking de la Maïf pour une visio-conférence (pas de wifi chez la magnétiseuse, c’est logique, et super accueil à la Maïf, c’est Vitrolles, je recommande). Vous aurez compris précédemment que la ville est coupée et même cisaillée par l’A7 (poétiquement baptisée autoroute du soleil), la voie ferrée, la D113 et la D20 selon un axe Nord-Ouest\Sud-Est, un véritable saucissonnage infrastructurelle. De la haute voltige, quasiment parallèle au plateau, dont les falaises forment une limite physique à l’urbanisation vers l’Est. A l’Ouest de l’A7, la ville n’est qu’infra et zone à bagnoles, terre hostile au piéton. Nul n’est censé ignorer, qu’on n’y va pas sans sa ture-voi. Mais Vitrolles est aussi scarifiée dans l’autre sens, car la D13, puis la D9 (qui se connecte ensuite à la D20) forment une tranchée qui va d’Est en Ouest. Au sud de cette démarcation se trouve un autre morceau de ville : le parc du Griffon et des quartiers résidentiels, dont celui de la Frescoule (fraise cool ou fresh cool ?). Ici, vous êtes dans la même commune, mais loin du centre et surtout de l’autre côté d’un mur. Après avoir longé l’avenue Padovani, qui n’est pas franchement hospitalière, la situation se dégrade encore sur l’avenue des Droits de l’Homme. Google vous dit que ça passe, mais la signalisation sous vos yeux vous fait comprendre que vous n’avez vraiment rien à faire là sans véhicule. Pourtant, si vous persévérez dans votre obstination, vous découvrirez que le rond-point situé au cœur de la zone critique est habité, ce qui n’est pas commun, car un abri de fortune y a été bâti. Une fois passé le creux de la vague et des panneaux disposés comme des barrières, reviennent les trottoirs qui indiquent qu’ici marcher redevient un comportement convenable, acceptable, toléré. Ce type de territoire, s’est un peu comme la zone démilitarisée entre le Nord et le Sud de la Corée, l’obstacle n’est pas physique, il est administratif. Par convention, il a été considéré que marcher ici n’avait pas de sens, qu’aucun cheminement piéton n’était donc à prévoir, puisque jamais qui que ce soit n’aurait pour projet de venir marcher ici… sauf marginalité ou pulsion de mort (je me place dans le premier cas, que je positive en me considérant comme un pionnier qui a 20 ans d’avance, alors qu’il est tout aussi réaliste de m’assimiler à un affreux réactionnaire avec un bon siècle de retard).

En image :

En plan :

J’ai mis 25 minutes en shootant comme un fou, donc ça peut se faire en 15 minutes en marchant vite et sans photographier tous les 5 mètres.

Il existe un itinéraire bis, qui passe par le parc du Griffon.

Vitrolles à vélo : un sport de combat

Dans cette ville auto-mutilée, les cyclistes sont rares et de ce fait, ils sont tous des héros. Gravir le Tourmalet, c’est quelque chose, mais les vrais de vrais pédalent à Vitrolles. En moyenne, j’en ai vu un par jour et je n’ai pas forcément réussi à le photographier correctement, tant son apparition était inattendue, voire incongrue. J’écris au masculin, car il ne s’agissait que d’hommes souvent en gilets jaunes et casqués, roulant dans la zone industrielle ou dans un secteur où il est absolument inimaginable de se promener. Ici, tout est loin ou plutôt tout donne l’impression d’être éloigné, car les infrastructures obligent à des détours considérables ou la traversée d’environnements hostiles qui ne sont pratiqués que par des véhicules motorisés (et même pour eux, les itinéraires sont farfelus). Conséquence de quoi, la carte mentale de l’automobiliste est faite de longs itinéraires tortueux pour relier des points finalement assez proches à vol d’oiseau (mais la plupart des gens n’ont pas d’ailes et, de ce fait, ne s’en rendent pas compte).

Petite conclusion provisoire

Vitrolles, je voudrais y retourner un jour pour marcher sur le plateau qui surplombe la ville, dans ce paysage rouge martien, visiter le vieux village (le centre historique devenu quartier résidentiel avec l’extension de la ville), voir l’antenne sphérique qui est juchée la haut… Il y a aussi les alentours que j’aimerais visiter, passer une journée à Méjean (où a été tourné le film « La Villa » de Robert Guédiguian) ou pourquoi pas sur les berges de l’Etang de Berre, pour voir Martigues et l’industrie lourde de Fos sur Mer. Et puis surtout, tailler une bavette avec les Vitrollais.es.

Je ne passerai plus par la gare d’Aix-TGV. Une fois, pour la science, c’était bien, mais j’ai tiré les leçons de cette expérience, et au retour, j’ai filé avec un bus express jusqu’à Marseille Saint Charles. L’itinéraire autoroutier comporte une forte proportion de site propre et le bus fonce dans son couloir doublant par la droite une file de voitures statiques. Ce qui est toujours assez jubilatoire.

Cabinet de curiosités

A Vitrolles, j’ai à la fois découvert des inédits et retrouvé une belle palette de classiques, voici donc quelques goodies en passant. Je ne peux pas tout mettre, ils sont bien trop créatifs. Vous pouvez voter pour votre préféré (ça change de voter contre).

La bande piétonable du Grand Vitrolles – n°1 Sur le parking du Grand Vitrolles, les innovations sont monnaie courante : la station de lavage écologique, la machine pour vendre sa voiture… Ce qui a retenu mon attention est moins high tech, puisqu’il s’agit d’une simple bande piétonable, toute bête. En l’absence de trottoir, il fallait y penser : une bande de peinture verte plus un logo piéton et voilà le travail. Cet ajout prouve qu’au départ, il n’était pas prévu que quelqu’un pense à venir ici sans voiture. Mais les piétons sont têtus, comme les faits et les Bretons. Ils s’obstinent à faire leurs courses comme s’ils allaient au marché, quel affreux manque d’adaptation.

Le pssage ereu du Parc des Griffon – n°2 Quand j’ai vu le panneau et les grilles, je me suis dit : « c’est fou de devoir interdire doublement de la sorte d’emprunter un chemin qui n’en est pas un » mais j’ai compris par la suite. Pour finir de compléter mon questionnaire, en mode enquêteur collant, j’ai accompagné mon enquêtée du moment, en robe et en sandales, depuis le terrain de foot où avait débuté l’interrogatoire jusqu’au parking où elle partait avec sa sœur et son beau-frère. Force est de constater en les suivant, que le chemin le plus court emprunte la poutre. Les grilles et panneaux n’y changent rien. Il faut vivre dangereusement.

Les giratoires à feux (et à sang) – n°3 A côté de chez moi, à Orléans, le square Charles Péguy est une installation d’art abstrait, qui produit un magnifique effet de coupure à lui tout seul. C’est une sorte de musée à ciel ouvert pour expliquer aux gens l’ampleur de la maltraitance des marcheurs en ville fin XXe, début XXIe. Le principe en est simple : il s’agit d’un giratoire avec des feux, autrement-dit le concept « bretelles plus ceinture » ou le « et en même temps » appliqué à une intersection. A Vitrolles, ils ont leur propre interprétation de ce concept, avec une variante technologique notoire. Par défaut, les feux sont orange clignotant en entrée et vert en sortie, sauf si un vilain petit piéton perdu appuie sur le bouton. Après un temps de latence, les feux entrants et sortants deviennent rouge et le bonhomme passe au vert. Le piéton doit répéter l’opération à chaque branche du giratoire qu’il souhaite traverser. Il faut reconnaître que tout cela relève de la grande théorie, car dans la petite réalité, il y a très peu de piétons et parmi eux, rares sont ceux qui prennent la peine d’appuyer et attendre. Le giratoire fonctionne alors comme un giratoire normal, c’est-à-dire sans feu. Tout ça pour ça…

La caisse de Keny – n°4 C’est une Renault Arkana. Comme il est compliqué de se déplacer autrement qu’en voiture à Vitrolles, il y en a beaucoup à garer partout, forcément, et comme l’espace urbain est limité par définition, il faut alors inventer des places supplémentaires. Tout cela, avec le souci permanent de la sécurité de tous (c’est certifié VERISURE).

L’allée Hachi Parmentier (c’est typiquement mon humour, PTDR) – n°5 J’aime les panneaux artistiquement augmentés et quand c’est fait avec ce type d’humour, lourd juste ce qu’il faut, c’est du bonheur offert à tous les passants. Je n’ai pas besoin de ça pour marcher, mais des panneaux de ce type seraient une raison suffisante pour une promenade. J’ai besoin de me détendre, je vais faire un tour et me taper des barres.

Du bon usage des défenses – n°6 Ici, on n’y va pas avec le dos de la cuiller. Comme le problème de toute dentition est la tendance à la perte et à la chute, les services techniques vitrollais, fidèles lecteurs de mon blog ou plus probablement férus de biomimétisme, ont opté pour la stratégie dentaire du requin, ce trésor d’évolution. En multipliant les rangs, des dents peuvent bien tomber, il en restera toujours suffisamment pour faire le job.

Si on regarde bien, les arbres font partie du dispositif de défense. Vauban était un petit joueur. Sextuple buse !!

Les interdictions timides – n°7 Au contraire, les panneaux n’osent pas interdire trop frontalement, ils se font discrets et parfois sont oubliés. Ils chuchotent plus qu’ils n’ordonnent. Voilà qui me rappelle Hendaye.

Les murs huileux de la Frescoule (ou du bon voisinage expliqué par Dika) – n°8 A la Frescoule, Dika m’a éclairé sur un phénomène fondamental dans nos tiers-quar. Les murets dégueus ne sont pas la conséquence, comme je le pensais auparavant, de jeunes qui tiennent le mur et qui font maladroitement tomber des frites, des chips, du kebab ou du KFC. Non ! En réalité, le mur est huilé par sabotage du riverain désireux de tranquillité et de faible niveau de pression acoustique. Afin d’éloigner les jeunes, qui parlent fort et fument, les habitants qui souhaitent qu’ils aillent s’assoir ailleurs, versent sciemment de l’huile usagée sur leur propre muret (qui devient sale et inutilisable comme assise). Ce phénomène illustre, s’il le fallait, le mal vivre ensemble. Les Vitrollais sont sympas, mais faut pas bavarder tard sous leurs fenêtres. Le mur huileux est comme le potelet, il vise à rendre l’espace inutilisable : politique de la terre brulée forever !

Crotte sur crotte sur crotte, une œuvre d’art – n°9 Les obstacles en béton sont aussi appelés crottes (de mammouth pour le grand format). Une déjection canine (sujet connexe aux déchets abandonnés) sur une crotte en béton, ça attire mon attention. Et là, je découvre un epic fail, un échec épique ou un foirage total. Lorsque l’enseigne a fait son isolation par l’extérieur, l’artisan (à ce niveau on peut, sans exagération, dire l’artiste) a préféré une découpe complexe (et un trou dans la raquette, ce qui est toujours dommage pour une pose d’isolant), plutôt que déplacer ou retirer l’obstacle. Trivialement, on peut résumer son travail ainsi : il a fait de la merde. Je pense que le propriétaire du chien tenait à le souligner.

Passion Caddie – n°10 Dans une ville post-automobile, les voitures resteront garées devant le supermarché à la périphérie et on trouvera des caddies un peu partout dans la ville. Cette conviction je l’ai acquise en observant que dans les quartiers qui comptent le plus d’habitants sans voiture, on en trouve fréquemment au pied de l’habitat vertical (comme on dit à Vitrolles). C’est logique, ce dont on a besoin pour transporter des choses lourdes, c’est des diables, des carrioles et des caddies. Ici, on en trouve beaucoup. On peut même trouver de véritables œuvres d’art qu’on peut interpréter comme autant de critiques de la société de consommation.

J’arrête ma liste ici, je pense que si j’avais passé un peu plus de temps dans cette ville et un peu moins à discuter avec ses aimables habitant.e.s, j’en aurais trouvés bien d’autres. Franchement, ça vaut le détour. A quand un guide du routard spécial Vitrolles ?


2 réponses à “Vitrolles, sympathique ville de la bagnole et de l’auto-mutilation.”

  1. Bravo pour cet article à la fois critique et sincèrement digne d’intérêt ; je me vois en train de déambuler dans quelques zones d’activités ou zones commerciales à pieds ou à vélo qui ont été mises sur mon chemin par un gps farceur qui n’a que faire de ces no man’s land. Ces zones qui nous balancent à la figure leur inhabitabilité et leur non-vie avec un grand « you shall not pass » pour ceux qui osent s’aventurer autrement qu’en voiture !

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