Laurent Fouillé déMobiliste

Sociologue Urbaniste

Une apologie du trottinettisme ordinaire et de la planète Mars


Olivier Razemon a publié un excellent article La détestation de la trottinette traduit-elle un mépris de classe ? consultable ici. J’étais heureux de voir enfin quelqu’un prendre la défense d’une minorité mal aimée et soulever la question « au fait, pourquoi on les déteste déjà ? ». Comme cela m’arrive souvent, bourré de dopamine, j’ai commencé à rédiger un commentaire sous un post LinkedIn de l’auteur, avant de dépasser la limite de caractères…

Cela fait des années que la trotti est le petit démon de la mobilité « propre », pourtant, si ce mini-véhicule électrique remplace une voiture, une moto, un scoot ou une mob’, on est obligé de reconnaître qu’il fait très bien le job.

L’outil est un potentiel allié.

Perso, je préfère les déplacements musculaires, parce que c’est ma seule activité physique et ça évite la dissémination de bidules à batterie, mais la trotti et ses utilisateurs sont mes alliés face au monopole radical de l’automobile. Comme moi, ils sont légers, fragiles, vulnérables, exposés aux intempéries, aux chutes et aux collisions avec les gros véhicules caparaçonnés.

Je suis convaincu que ce n’est pas le trottinettiste, en lui-même, qui est honni, mais le stéréotype associé à l’utilisateur de trott’, par pur amalgame, à savoir : il serait forcément un jeune mâle qui bombarde, un banlieusard, un galérien, un marginal, un déviant. Les xénophobes y ajoutent une couche racialiste ou une appartenance présumé à la communauté qu’ils aiment désigner en bouc émissaire. « Mépris de classe » est un euphémisme trop poli, car on ne parle pas seulement ici d’une élite qui mépriserait une pratique populaire de manière hautaine, par snobisme et distinction, dénigrant le mauvais goût de la plèbe. Non, le mépris de la trottinette est populaire et transclasse. On parle disons de 95% de non-utilisateurs, qui détestent, très majoritairement, les 5% qu’ils ne connaissent pas plus que ça (cette proportion me vient d’une enquête menée à Lorient).

Les automobilistes les exècrent, les cyclistes aussi, les piétons peut-être encore plus que les autres « ils déboulent sur le trottoiron ne les voit pas arriver … en plus, ils s’habillent en noir » m’a confié un jour une dame [je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre en écho la réplique de Poolvoerde sur les veilleurs de nuit noirs]. C’est vrai, ils ont soit un casque intégral (on ne voit pas leur visage) en mode motard avec protections (trottinette puissante), soit ils portent casquette et banane, affichent une allure désinvolte (c’est des lascars, c’est pour ça qu’on ne les aime pas). L’apparence et les choix vestimentaires sont importants, l’habit ne fait pas le moine mais faute d’une enquête approfondie, l’accoutrement sera suffisant à une identification de base.

Comme la très grande majorité, je suis normal et donc non-utilisateur. J’ai bien fait un essai de 5 minutes, lorsque le beau-frère m’en a mis une dans les mains, mais je n’ai jamais été client.

Vint un jour où, comme la plupart de ceux qui les détestent, j’ai vécu un quasi-accident impliquant une trottinette. Je descendais la rue royale en roue libre, pépère, sur la piste cyclable (qui est aussi un quai de tramway), lorsque le bougre a surgi de sous les arcades (un raccourci non homologué). Nous avons mutuellement pilé et nos roues avant respectives se sont immobilisées en se touchant, sans choc. Nous voilà face à face. Moi, surpris et un peu énervé, je lui lâche un truc genre « faut faire gaffe et ne pas couper sous les arcades, c’est dangereux, là ça va, mais ça aurait pu être un gamin. » Lui est désolé, d’être en tort, d’avoir fait n’imp’, il s’excuse, promet qu’il ne recommencera pas. Je ne lui ai pas demandé ses papiers, mais je dirai qu’il a mon âge, c’est un quadra. Comme moi, il a eu peur : nous ne portons pas de casque ni d’armure. Après la frayeur, chacun poursuit son chemin. J’ai vécu récemment une scène similaire avec un écureuil, j’ai sursauté, l’ai fixé, il a détalé sans demander son reste.

Pour être honnête, je dois reconnaître qu’une autre fois, j’ai bien failli causer une collision avec une trott. Je marchais sur le pont Joffre, le ballet des oiseaux sur le fleuve m’a invité à prendre des photos. Avec mon casque audio sur les oreilles, je ne l’ai pas entendu arriver (je l’ai bien cherché ! C’est une technique pour mieux comprendre les malentendants). Un coup de klaxon de dernière minute m’a fait prendre conscience de sa présence très-très proche et nous nous sommes esquivés de justesse. J’étais ailleurs, je prenais beaucoup de place dans cet étroit « espace partagé » de fait (c’est presque du hors-piste pour piéton et cyclistes sur ce pont). Mea culpa.

J’ai une raison d’haïr les trottinettes et elles ont une réciproquement : un partout, balle au centre.

La détestation de la trott’ est si commune, que même lorsqu’on lutte contre ses propres penchants simplificateurs, ses amalgames réflexes, on n’en demeure pas moins étonné d’apercevoir un octogénaire ou une maman, montés sur trott’. Cela semble incongru la première fois. Ils existent pourtant bel et bien, je les ai vus, ces utilisateurs hétéroclites, vous devez les voir aussi. Ceux qui aiment ranger dans de grandes cases, les considéreront comme les exceptions confirmant la règle. Par définition, les trottinetteux sont des crevards, des têtes-brûlés, des casse-cous, des loubards (en référence aux motards, bikers et autres hells angels). Ils sont l’incarnation du club des méchants. Un humoriste comme Didier Super pourrait dire Y’en a des biens, ce qui prouve que ce n’est pas le cas de tous les autres.

Le stéréotype est ainsi fait que l’imagination voit partout ce qui le confirme et oublie, occulte, minore, ce qui le contredit. Nous grossissons le trait, en bons caricaturistes, toujours dans l’exagération.

Ce qui est étonnant, c’est que nous le faisons en sachant pertinemment qu’il est dans notre nature de ne voir que les trains en retard, les chauffards qui nous doublent par la droite, les prises de risques et les provocations, les accidents et les faits divers. Cela provoque de l’engagement, de la colère, révolte, en somme de la réaction, puis du souvenir rancunier. Cela nous sort un instant de notre rêverie ou de notre tracas, c’est comme une déformation sur une surface plane ou de l’encre sur une feuille blanche, ça attire le regard, on ne retient que cela.

Mais il faut bien avoir conscience que pour un trottiste qui nous énerve, il en passe vingt ou cent, qui eux circulent piano. C’est comme les automobilistes, les cyclistes et les autres (c’est des humains, pas des véhicules). Parmi la multitude, ils n’attirent pas notre attention, parce qu’ils circulent en silence, à bonne distance de sécurité, adaptent leur allure. Ce serait un peu comme détester tous les chiens au motif qu’il y en a un qui vous fait sursauter en aboyant quand vous passez devant le portail qui le masque (c’est un peu mon cas… mais ils font des crottes en plus, que leurs maîtres ne ramassent pas et moi je marche dedans après). On pourrait dire la même chose des écureuils qui font sursauter.

Les véhicules silencieux ont l’avantage de ne pas faire de bruit. Ils nous épargnent le fond sonore vrombissant des moteurs et des klaxons. Le plus fort, c’est qu’on va le leur reprocher « et en plus, on ne les entend pas !! » Ils nous prennent par surprise, ces traîtres. Au moins, les motards avaient l’amabilité de pétarader suffisamment fort pour qu’on les entende arriver de loin.

2025, Marseille, je vois pour la première fois des trott’ en Y, c’est-à-dire roulant sur la roue-arrière, un festival d’équilibrisme : des trottinartistes. Je suis comme tout le monde, je n’aime pas qu’on me frôle ou qu’on me fonce dessus en wheeling. Quand c’est à proximité de mes enfants, mon niveau d’hostilité s’en trouve décuplé. Mais en vrai, que les jeunes jouent aux cascadeurs, je le comprends. Ado, j’ai essayé avec mon BMX, mais je n’y arrivais pas. Quand je les vois réussir si bien à faire du vélo sans les mains, à rouler sur la roue arrière, je suis admiratif. Sont forts les jeunes !! Tenir un guidon tout en bloquant son téléphone avec l’épaule sur leur oreille pour passer leur appel (même assis dans un canapé, je ne sais pas faire ça, ma joue appuie sur l’écran tactile). J’ai d’autres talents : je sais descendre les escaliers en roller et faire un peu de diabolo.

Il faudrait juste leur indiquer des lieux et horaires où le faire en sécurité, leur expliquer qu’il faut le faire à bonne distance d’autrui, pas dans la circulation générale ou sur un trottoir bondé. Les plus jeunes s’entraînaient sur le parvis de la Major, comme des skaters. Il y avait de la place. Le problème, c’est qu’une fois entraînés, ces acrobates veulent montrer leur maîtrise devant un public. Alors, ils le font dans la circulation générale. Il faut dire que la circulation est un grand cirque.

Il y aura toujours des rebelles pour contrevenir par opposition, des inconsidérés pour jouer avec la limite, prendre un malin plaisir à défier l’autorité et la loi de la gravité, outrer la pudibonderie. La Loi est là pour dire quel traitement réserver à ce type de mise en danger lorsqu’elle a des conséquences. La prévention et des efforts d’éducation ne garantiront jamais l’absence d’accident ou de bêtise. Je pense qu’à Marseille, on sait qu’il existe un lien entre bêtise et création, art et subversion, n’importe quoi et performance. Mais rappelons-le, les cascadeurs sont une ultra-minorité (avec tous types d’engins, même chez les trottinettistes, qui ne sont déjà pas si nombreux).

L’immense majorité fait attention parce qu’elle a peur de se casser la gueule et qu’elle ne veut mettre personne en danger. Pour eux, c’est juste un moyen de locomotion bien pratique, pas une machine à commotions.

J’observe aussi qu’il y a des fauteuils roulants ingénieusement montés sur trott et qu’il n’y a plus personne, d’un coup, lorsqu’il s’agit de pointer du doigt un para bricoleur.

Je suis également grand admirateur des logisticiens en trottinette : une valise pouvant faire office de coffre ET de siège (c’est pris de loin, le temps que je dégaine, il avait filé…), un sac ikea sur la plateforme et l’autre sous le bras… Ils m’impressionnent : quel talent ! Souvent, je trouve qu’ils ont la classe.

Maintenant, je voudrais décrire deux scènes ordinaires (plus spectaculaire pour la seconde).

Observant de bon matin l’immensité du P+R des Italiens à Avignon, j’ai surpris une utilisatrice qui, une fois garée sa voiture, ne se dirige pas vers l’arrêt de la navette électrique, la Baladine d’Orizo, car son intermodalité à elle est contenue dans le coffre. Elle la déplie, puis file en direction des remparts. En fin de journée, je la croiserai rue de la Carreterie, sachant qu’elle prenait la direction du P+R. C’est peut-être elle qui a raison, Park and Ride, l’appellation ne précise pas ce qu’il faut ride après tout. Bref, rien à redire d’une telle pratique.

A Marseille, j’ai vu la chute d’un républicain. L’action se déroule dans une intersection complexe, il arrive du boulevard de Dunkerque et veut poursuivre en direction de la rue de la Rep’ (logique pour un républicain), en direction du Vieux Port. Je le vois arriver de loin, depuis l’attroupement piéton qui patiente le temps que le flux des voitures s’interrompe et libère le passage. Notre ami trottinettiste, passé au vert, focalisé sur sa survie dans l’intersection, vérifiant chaque branche entrante pour s’assurer qu’aucun bolide n’en surgit, a certainement pensé que, comme des voitures s’engageaient dans la rue de la république, la voie était libre. Pas de bol pour lui, une fois la dernière voiture passée, un mur de piétons surgit. C’est à ce moment qu’on reconnait le geste républicain. Le fameux dilemme que les voitures autonomes nous obligent à expliciter, pour conférer une éthique ou un humanisme à l’algorithme de conduite, il est là, se dresse face à lui. Doit-il seulement freiner fort et viser un arrêt complet avant la cohorte de piétons ? Sans hésiter, il juge que non. Avec sa vitesse (je précise qu’il file pour sortir de l’intersection sans être percuté par un autre véhicule, sans non plus excéder 25) il pense que la distance de freinage provoquerait une collision. Il ne peut pas tester pour vérifier, ne reste plus que l’autre option : changer de trajectoire, éviter l’obstacle humain. Il accentue sa courbe initiale pour nous éviter, il penche, freine simultanément, dérape lamentablement. Je ne sais plus si les rails du tramway contribuent à sa chute, mais il se rétame comme les motards dans les grands prix, sans protection aucune et achève sa cascade par quelques mètres d’une glissade râpeuse sur le macadam. Personne ne lui propose de l’aide. Pas forcément par indifférence, car il se relève rapidement, bien que ralenti, avec une dignité virile. Il a mal, ça se voit, mais remonte sur l’engin sans mot dire, sans un regard pour le troupeau qui l’observe (il le sait et fixe un point au loin pour ne pas croiser les regards) et repart, moins fringuant.

Je sais que dans cette foule de piétons, la plupart n’ont pas vu le début de la scène. Seul le bruit de la chute leur a fait tourner la tête dans cette direction. Il arrivait, certes vite, pourtant je peux certifier que ce n’est pas la vitesse ou la prise de risque qui l’ont fait chuter, mais bel et bien le choix délibéré d’éviter de blesser quelqu’un d’autre que lui-même. Dans leurs regards réprobateurs, j’ai lu : « ah, encore un abrutis », « Putain con ! » « le fada », qu’on peut assez facilement prolonger vers « bien fait ! » ou « ils nous font chier avec leurs trottinettes ». Dans les miens, il aurait pu lire « respect au républicain », celui qui protège les innocents, préfère meurtrir sa chair plutôt que celle d’autrui, beau sacrifice. Et si cela avait une importance quelconque, le bonhomme était rouge. Ici la couleur des feux piétons n’est vraiment qu’indicative, un simple éclairage d’ambiance, mais sur le papier, il n’était pas en tort ce monsieur.

La vie sur la planète Mars

Je pourrais m’arrêter là mais l’évocation de Massilia m’oblige à davantage. Sur ce blog, j’ai déjà désigné Perpignan comme capitale de la trott. En fait, elles sont partout, dans une proportion plus ou moins élevée, mais on en voit aussi bien à Lorient, Angoulême, Poitiers, Orléans ou Lille… Marseille est la capitale d’autre chose et le laboratoire de Mars peut servir à comprendre un problème qui se pose partout en France, qui a un lien avec l’insécurité ou plutôt l’incivilité qui obsède nos contemporains et nos représentants politiques.

Mise en garde

Je préviens, je vais devoir aligner quelques gros stéréotypes, comme des perles épaisses sur un bien lourd collier, avec toutes mes excuses pour les Marseillaises et Marseillais sans lien aucun avec ces clichés. J’ai tenté de déconstruire le stéréotype du trottinettiste et maintenant je fais le contraire avec celui des Marseillais. Je suis obligé de le faire parce que ces clichés sont consubstantiels de l’identité locale, de comment le territoire et ses habitants, pas tous, mais certains, se présentent et cultivent une image, une représentation, une réputation vis-à-vis de l’extérieur. Tous les habitants de la cité phocéenne n’y contribuent pas, mais ceux qui l’incarnent, l’affichent et le revendiquent haut et fort, ostensiblement. Je ne veux pas entrer dans le débat œuf-poule : se comportent-ils ainsi parce qu’une étiquette est posée sur leur berceau (un Marseillais est comme-ça) ou bien, l’étiquette n’est qu’une validation posée après coup et qui ne fait que désigner un état de fait ? L’amalgame participe d’un mystère du type « il n’y a pas de fumée sans feu », mais aurait-on allumé ce feu, si on ne voulait pas voir des volutes et sentir cette odeur âcre ? Toujours est-il que la caricature, même à fin d’humour, véhicule encore l’image qu’elle dénonce peut-être en fin de compte, faudrait demander à Camille Lavabre ce qu’elle en pense.

Expériences du terrain

La première fois que j’y ai mis les pieds, en 2005, j’ai kiffé, je découvrais une nouvelle planète. Le vieux port était plein de bagnoles, pas un cycliste, des transports en commun rachitiques (un métro qui ferme à 21H00), des bus en retard ou en avance, toujours bondés, avec un billet bien cher payé. Le tramway n’était encore qu’un chantier, des façades haussmanniennes pourrissaient en attendant que les derniers occupants soient délogés pour grosse rénovation (et gentrification). Des détritus partout, des parts de pizzas à que dalle, Noailles où tu achètes un kilo d’oranges à un euro et on t’offre une pastèque, des vendeurs de ce que tu veux à la sauvette. Un type qui vide son cendrier depuis son balcon. Une fenêtre s’ouvre, une couche pleine atterrit dans la rue. Des chaussures pendent en guirlandes sur les câbles électriques. Je logeais en tant qu’invité (squatteur) dans une collocation de la rue Montgrand. Une auberge espagnole dans un appartement bourgeois avec moulures, divisé pour loger des étudiants en transit. J’ai fait plusieurs visites en six mois. Je pouvais rester une semaine ou deux.

2022 : après 17 ans d’absence (ou de furtives escales à Saint Charles), nous décidons d’y passer 10 jours en avril, basés rue d’Endoume, on reste au sud du Vieux Port. La ville est métamorphosée : tramway, vieux port « piétonnisé », MUCEM, des cyclistes en veux-tu en voilà. Et beaucoup plus de monde dans les calanques (au printemps 2005, on pouvait être seuls).

Une soirée mémorable le 17 avril. Avec des amis nous consommons en terrasse dans un bar du Panier (le seul quartier sans panier de basket). C’est soir de match, pas au vélodrome, mais à la télé. Paris bat Marseille au parc. Les enfants suivent le match à l’intérieur du bar (ce qu’ils ne font jamais d’habitude). En phase avec l’esprit local, mon fils âgé de 10 ans, en bon provocateur, prend un malin plaisir à soutenir Paris dans un bar acquis à l’OM. Il porte un pseudo maillot de l’équipe de France avec écrit Mbappé dans le dos, donc il va au bout des choses. Nous patientons très longtemps en terrasse, avant que notre commande finisse par arriver (on a dû relancer, ils avaient oublié… ou trop focus sur le match). Au moment de partir, la tenancière n’est plus toute fraîche et ne sait plus ce qu’elle nous a servi à boire comme à manger. On lui déclare nos consommations pour qu’elle édite sa note sur la base de la confiance et nous offre des œufs de pâques périmés (mais ils ont été dévorés).

2025 on remet ça en juin, cette fois on ne reste que 6 jours. Basé à La Joliette, on visite des espaces un peu plus au Nord : savonnerie du Fer à Cheval, calanques du Nord (Méjean), Belle de Mai. La Bonne Mère est couverte d’échafaudage. On fait une tournée des terrains de basket.

Enfin, à cela s’ajoute des correspondances à Saint Charles qui parfois peuvent être assez longues pour aller faire une balade sur le vieux port ou un pique-nique au parc Longchamp (par exemple, un 1er novembre où il faisait chaud en t-shirt).

Je précise tout ça, pour dire que, sans vous comprendre vraiment, je vous connais un petit peu quand même, ce n’est pas que de l’amalgame gratuit et vu de loin.

Ceci étant dit :

MARSEILLE

Il est des lieux dans lesquels il est impossible de ne rien observer. La probabilité que l’improbable s’y produise s’en trouve inversée. Une femme âgée et corpulente se fait manger la jambe par le macadam (il manque une plaque au sol), déjà qu’elle ne marchait pas vite, elle a dû se faire une vilaine entorse, la pauvre, elle a hurlé. Une trottinette électrique traverse l’intersection en Y, pourquoi pas ? Tiens une deuxième. Ah bah lui, il le fait en moto cross. Un trio s’est lancé pour défi de dévaler l’escalier de la rue Robert avec un bodyboard, une valise et tout ce qui peut s’apparenter de près ou de loin à une luge. Des rigolos riders urbains inventifs, des expérimentateurs. Un gardien ferme le terrain de basket de la butte des Carmes avec 30 minutes d’avance sur l’horaire indiqué, bah ouais (il y a match ce soir ? même pas). Sous l’autoroute du soleil, à l’ombre donc, un terrain de basket a été converti en parking, au niveau du franchissement du boulevard de Strasbourg. Un homme est allongé sur le passage piéton en bas de la rue de Forbin (non loin de la chute du républicain) et une fourgonnette de pompier barre la rue en amont. Un accident ? Non, le clochard a juste l’air de faire sa sieste et de cuver, d’ailleurs la camionnette rouge est vide, pas de marin-pompier en vue, sont peut-être au PMU Joseph, à côté.

Si vous ne connaissez pas Mars, un rapide tour sur le compte @chroniques2mars peut vous en donner un bel aperçu. D’ailleurs, ici, comme on ne juge pas, on peut parler et rire de tout, même des fauteuils roulants modifiés.

En résumé, je considère que Marseille est la capitale (en France) du « N’importe quoi ! ». On parle beaucoup du carnaval pour Dunkerque ou Nice, mais l’esprit du carnaval est à Marseille 365 jours par an, comme le soleil. Pas seulement pour l’art du déguisement (même si, ça peut jouer aussi), mais surtout par l’inversion des valeurs qui le caractérise, un fort vent de liberté qui souffle lorsque l’autorité n’est plus là. Pour ceux qui ont la chance ne n’avoir pas encore lu David Graeber, ce thème revient très souvent chez lui.

Étonnamment, notre plus grand expert mondial en la matière, Rémi Gaillard est originaire de Montpellier. Son slogan « c’est en faisant n’importe quoi qu’on devient n’importe qui  » résume bien sa posture, devenir connu en faisant n’importe quoi. J’ai découvert, avec retard, que Rémi avait un lien avec Lorient. Il a même dit récemment : « c’est en faisant n’importe quoi qu’on devient Lorientais » invité au Moustoir qu’il était pour les 100 ans du FC 56 Merlus. La petite histoire, c’est qu’il a remporté la finale de la coupe de France de foot en usurpant le maillot orange (tango pour les intimes). J’ai toujours été sensible à son humour, mais je n’avais pas cette référence/performance en tête. Effectivement, certains Lorientais partagent la « n’importe quoi attitude », on peut le voir dans la rue, esprit pirate et vent de mutinerie s’expriment ici et là, sur le petit chevalet qui expose les titres de la presse régionale du jour sur papier jaune. On le met souvent sur le compte de l’alcoolisme, c’est parfois le cas, comme lorsque sorti de prison mardi à 10 h, le Lorientais est interpellé, ivre et violent, à midi. Le titre, en optant pour « le » plutôt qu’ « un », tend à généraliser le propos (un fait divers qui ne concerne qu’une seule personne).

MAIS de mon point de vue, « c’est en faisant n’importe quoi qu’on devient Marseillais ». D’ailleurs, @chroniques2mars se présente ainsi « Ville de fadas. Trucs de fous. C’est Marseille. » Les Marseillais ont la réputation d’exagérer, en faire des tonnes, ajouter des caisses, mais à bien y regarder, ils ne font peut-être que décrire la vie quotidienne dans leurs rues. Ici, regarder par la fenêtre peut s’avérer plus haletant que nombre de films d’action. Un type comme moi, qui prend en photo tout ce qu’il trouve incongru, ne sait plus où donner de la tête. Marseille, le niveau est bien plus élevé que partout ailleurs, j’avoue, le risque de torticolis aussi. Ce n’est que du ressenti, mais la densité trucs de ouf par m² ou par minutes d’observation semble plus élevée qu’ailleurs. Cela fait partie de l’identité locale et est revendiqué comme tel « c’est Marseille, bébé » (c’est marrant, l’article de La Provence prend aussi chroniques2mars en référence).

Place de la Joliette, nous marchons en direction des terrasses du port. Le bonhomme est rouge alors on s’arrête bêtement, par réflexe, parce qu’on est avec les enfants et qu’on n’est pas pressé. Un groupe d’ados se faufile et s’engage en scandant, « Ici, c’est Marseille ! », on ne peut pas s’arrêter quand le bonhomme est rouge tout de même, s’il n’y a pas de voiture, on y va. Une scène classique, banale dans de nombreuses villes.

A un autre moment, sur le retour de la savonnerie du Fer à cheval (on y est allé à pied, on n’a pas de cheval), au niveau du Burger King, à l’angle du Boulevard Burel et de celui des Plombières, nous attendons gentiment notre tour pour traverser ce dernier, qui est doublé d’un viaduc. Les voitures sont en haut, en bas, devant nous (sur le boulevard), derrière nous (dans la file du drive) et même dans le square à côté (le module de jeu pour enfants est en forme de voiture, joli pied de nez à cette aire de jeu dans un air irrespirable et bruyant, grâce aux bagnoles). Un monsieur traverse dès que le flux s’interrompt, au rouge.

Quand le bonhomme passe au vert, nous y allons à notre tour, mais c’est sans compter sur l’effet de surprise produit sur les automobilistes en provenance du boulevard de Burel et qui tournent à droite, pour filer sur les Plombières. On est des fous-malades, c’est comme si on s’engageait sur la bretelle d’accélération. Une première conductrice a de bons réflexes, elle pile. Le conducteur d’un second véhicule, son poursuivant, s’en tire au prix d’un freinage d’urgence et d’une montée de sang. Il klaxonne, vocifère, invective l’automobiliste qui a osé freiner (pour laisser passer des piétons qui n’ont absolument rien à faire ici) : « ça va pas la tête ! » Nous traversons, témoins de ce passage de savon (de Marseille, facile ;-). On a failli causer un carambolage, précisément parce qu’on a traversé au bonhomme vert et que visiblement, ça ne se fait pas.

Comment faire pour gouverner (et assurer la sécurité) dans une cité dont l’identité propre est l’ingouvernabilité de principe ? Une population qui éprouve un besoin irrépressible de contrevenir, détourner, subvertir, n’en faire qu’à sa tête, faire n’importe quoi ? Arrêter de donner des ordres ?

Comme l’affirme le montreuillois Swift Guad : « Si la télé me dit comment faire, moi je vais faire le contraire » dans Urgences Musicales (le tube du COVID 19 ). Sa bande son pour Marseille, ce serait plutôt Freestyle de Mars. S’il pleut, ça n’arrive pas souvent, mais quand c’est le cas, elle ne fait pas semblant, alors on peut écouter Sous la pluie pour le lieu de tournage du clip (vers le cours Julien). Notez en passant que Swift Guad comme Rémi Gaillard aiment le maquillage clownesque façon Joker.

Bon courage aux élus locaux, policiers et marins pompiers. Donnez une consigne ou un ordre et vous serez certains d’engendrer des comportements inverses. C’est à se demander si communiquer sur les règles en vigueur n’est pas contreproductif, l’interdit suscitant un attrait, ne pas en parler pourrait réduire les ardeurs des contrevenants.

Moi j’aime bien les regarder. Vivre avec eux est déroutant, déconcertant. Je pense que si j’y restais trop longtemps, ils finiraient par me saouler, mais en attendant, j’ai apprécié chacune de mes visites à forte densité de souvenirs.

L’ingouvernabilité n’est pas propre à Marseille, elle concerne toute la France et pas que… mais ici on va droit au but et cette dimension de l’identité nationale se montre sans ambages, avec fard et insigne, surlignage et guirlande clignotante. Il n’y a pas le droit ? Et bien, je le fais alors, pour voir ce que ça fait, pour narguer. Just do it. Le contre-pied systématique se lit aussi facilement que MARSEILLE EN GRAND au-dessus de la tuilerie, façon HOLLYWOOD. [NDR Le nom du projet étatique Marseille en Grand de 2021 me fait marrer, car Netflix l’a déjà fait en 2016 pour lancer sa série, qui participe aussi de l’identité de la ville, comme Plus belle la vie à une autre époque. On a déjà écrit Marseille en grand, mais ça n’a pas changé grand chose]. Si l’ingouvernabilité devient plus visible ici qu’ailleurs c’est parce qu’elle est décomplexée, revendiquée, criarde. C’est marqué dessus comme le port salut. Dans toutes les villes de France, il y a une proportion de rebelles et d’artistes, mais ici elle est peut-être plus élevée ou mieux valorisée, donc elle ne se cache plus. Pas besoin d’avoir une trottinette pour faire n’importe quoi, on peut le faire en vélo, moto, voiture et même en se séparant d’un emballage… Les trublions étant plus nombreux ou plus légitimes qu’ailleurs (du fait de l’identité marseillaise qui promeut, valorise, émule cette attitude), les témoins ne réagissent plus aux provocations. Elles deviennent banales, voire forment un modèle à imiter, suscitent des vocations. Par exemple, face au panneau rue Fauchier, l’inspiration peut vite venir.

S’y opposer serait s’attirer des ennuis : « qui t’es ? » pour empêcher le débordement permanent, ce concours local de fantaisie et d’acrobatie ? Ce dernier point me renvoie à une discussion avec un vieux vitrollais, qui n’irait pas dire à une bande de jeunes qu’il faut ramasser leurs déchets. Il a arrêté de leur parler le jour où il s’est fait casser la gueule après avoir dit bonjour à des jeunes. La réaction ayant été « c’est à moi que tu parles ? » puis agression physique. Ça calme. Leur dire de se calmer, ça les énerve, alors…

Les feux de signalisation eux-mêmes sont excessifs et imprévisibles. Ils donnent des minutes entières aux voitures avant d’accorder un ridicule droit de passage aux piétons qui correspond au temps de traversée en marche rapide (ne pas être lent ou vieux pour traverser devant le Comptoir Longchamp), mais ils peuvent tout aussi bien être équipés d’un bouton poussoir sur lequel personne n’appuie, mais si vous appuyez dessus, vous découvrez que la commande est instantanée. Ou alors j’ai eu plusieurs fois du bol, il faudra que je retourne 117 chemin du Roucas Blanc où deux panneaux précisent : « piétons pour obtenir le passage appuyez sur le bouton et attendez le signal ». L’un des deux contient une faute (appuyer au lieu d’appuyez), mais le message est faux, pas besoin d’attendre, puisque l’effet est immédiat. Il fait partie des boutons les plus puissants qui soient (mais les marseillais qui n’appuient pas sur ces boutons, ne peuvent pas le savoir).

La déviance étant une norme, la première des règles est qu’il n’existe aucune règle qu’on ne puisse contourner. Le mistral de liberté montre ce qui se passerait « si tout le monde faisait comme vous », donc ce qu’il veut, « rien à foot, m’en balek’ ». Le résultat semble chaotique et peut faire peur, il y a des excès. Ça sent l’urine, des déchets traînent partout, mais il faut reconnaître que c’est aussi pour le meilleur : des inscriptions, des déchets devenus ornements (un enjoliveur accroché à un feu de signalisation, hélas non photographié), de la décoration, de la vie exubérante, de la créativité, de la joie, de la folie  : le Panier, la Canebière piétonne, la Belle de Mai… Quelques images du dernier séjour :

Une de mes inscriptions préférées était visible en 2022 au 4 rue Robert (ce n’est pas un oubli, cette rue n’a qu’un prénom, c’est peut-être une rue pour tous les Robert)

« donner c’est donner, repeindre ses volets » signée Bonne Chance. Au-dessus, sur les volets fermés : « VOLETS », le tout en violet. Figurez-vous qu’ils ont été repeints, donc ça marche. Trop fort, le jeu de mots.

Une autre inscription me permet de boucler la boucle : La zone en personne, rue de la rep’. Le slogan m’a fait penser au « je suis une bande de jeunes à moi tout seul » de Renaud. C’est une impossibilité, un paradoxe. La zone, comme la bande, ne peut être composé d’une seule personne. Après vérification, la réf est bien évidemment à chercher du côté de Jul : « j’dis c’que je vis, j’dis c’que je vois, je suis la zone en personne« . Témoin de la zone, on peut la décrire et/ou finir par l’incarner. Le petit marseillais, qui n’est pas qu’une variété de basilic, devient ce qu’il imite : le franchissement permanent de la limite. Baigné dans une surenchère colorée s’offrent a lui peu d’options : rester spectateur ou devenir acteur, devenir critique, voire empêcher la représentation de cette comédie dramatique, c’est encore en devenir acteur. Il peut aussi quitter la salle (la zone), mais quand on aime, on ne veut pas partir.

En 2025, la lecture de La Provence m’avait offert une actualité positive, ce qui est assez rare pour le signaler. Au lieu de dépenser 500 000 euros pour le nettoyage des tags (ah bon ? ils les enlèvent ??), l’opérateur d’autoroute va consacrer le même montant à des fresques réalisées par des artistes locaux. C’est typiquement le genre de politique que je soutiens : remplacer une mission de rafistolage sans fin, par le financement de la créativité.

Actus

Comme les nouvelles positives sont rares, je vous ressors une actu qui donnerait le sourire à tout déMobiliste qui se respecte : Malte offre 5000 € par an, pendant 5 ans, aux jeunes automobilistes qui acceptent de ne pas conduire. L’article du Times Malta dit même que c’était envisagé pour tous les âges au départ.

Sinon, j’ai écrit un petit papier publié dans la revue Urbanisme, pour un numéro consacré à l’automobile.


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